Louis XIV : génie de l'exercice du pouvoir, catalyseur de chefs-d’œuvre et auteur de décisions sordides ou stupides

 

Le 5 septembre 1638, le roi Louis XIII de France et sa femme Anne d’Autriche ont un enfant, qu’ils prénomment Louis-Dieudonné. Celui-ci deviendra, suite à son couronnement le 7 juin 1654, le plus célèbre des rois de France : Louis XIV alias le Roi-Soleil.

Quand il mourra, le 1er septembre 1715, il aura eu le plus long règne effectif de l’histoire de France : soixante-et-un ans (Elisabeth II d’Angleterre l'a d'ailleurs battu en dépassant les soixante-neuf ans de règne à ce jour). Roi de tous les extrêmes, il a porté l’art (dont celui de gouverner) à des sommets... tout comme ses dépenses et son manque de clairvoyance.

 

Par C. R.

Publié le 29/07/2021

Dernière modification le 21/10/2021

Timbre (imprimé à partir d'une gravure en taille-douce) que la Poste française a dédié à Louis XIV en 1970. Les trois couleurs choisies par le graveur normand Albert Decaris sont signifiantes :

- le brun regroupe le personnage, son nom et le soleil auquel il s'identifiait (sans compter que son peintre-décorateur s'appelait justement Le Brun) ;

- le bistre safrané suggère la couleur dorée du château et de ses richesses ;

- le vert foncé évoque le bronze oxydé des statues et la végétation sculptée du jardin à la française.

Pour quelles raisons Louis XIV est-il devenu un roi absolu ?

 

Quand le cardinal de Richelieu (principal ministre d’État) meurt, le 4 décembre 1642, de nombreux feux de joie sont allumés dans le royaume de France... Dès le lendemain, le cardinal de Mazarin le remplace. Moins dur que son prédécesseur, il est pourtant détesté également.

 

Le roi Louis XIII meurt quelques semaines plus tard, le 14 mai 1643, sans doute à cause des traitements de son médecin, dont les notes révèlent qu'il lui a administré 34 saignées, 250 purges et 2100 lavements... Cela permet au passage de constater que la réalité dépasse largement la fiction : les médecins apparemment burlesques ou héroï-comiques de Molière sont en réalité ultra-réalistes... La médecine pratiquée au plus haut niveau du royaume de France au XVIIe siècle gardait un immense potentiel de progression...

 

Il faut noter que Louis XIII avait demandé par avance qu’il n’y ait aucune cérémonie pour son enterrement, afin d’économiser l’argent de son peuple. Son successeur battra quant à lui tous les records de dépenses.

 

Pour l’instant, comme Louis XIV n’a que cinq ans lorsque son père Louis XIII meurt, c’est sa mère Anne d’Autriche qui exerce la régence du royaume de France et qui confie l’essentiel du pouvoir au cardinal de Mazarin. L’impopularité de ce dernier s’aggrave alors encore...

 

En novembre 1647, quand le jeune Louis XIV (il vient d'avoir neuf ans) attrape la variole, sa mère fait venir les meilleurs médecins et laisse encore plus à Mazarin les rênes du royaume pendant qu'elle sauve son fils, qui reste plusieurs jours entre la vie et la mort : la vaccination n'existe pas encore et la variolisation n'est pas encore connue en Europe. Louis XIV survit malgré tout mais il va connaître de nouvelles infortunes...

 

À peine deux mois plus tard, en janvier 1648 (Louis XIV a toujours neuf ans), la Fronde éclate. Après une première étape marquée par des procédures parlementaires (auxquelles l'enfant doit parfois participer par sa présence), des révoltes violentes d’une partie de la population parisienne sont organisées par certains grands seigneurs – le prince de Condé et d’autres.

 

Une nuit de l’hiver suivant (celle du 5 au 6 janvier 1649), le jeune Louis XIV est éveillé pour monter précipitamment dans un carrosse avec son frère, sa mère et Mazarin, afin de fuir le Palais-Royal. Le moment de l’Épiphanie a été secrètement choisi parce que le peuple parisien se préoccupe alors plus de cette fête que du palais. Louis XIV a dix ans. Il se souviendra de cette nuit de fuite comme d’un traumatisme.

  

 

 

 

 

 

Louis XIV à l'âge de dix ans, d'après un portrait du peintre Henri Testelin, sur un timbre de la Poste de Ras al-Khaima (l'un des émirats faisant partie des Émirats arabes unis, où les rois de France apparaissent sur de nombreux timbres, de façon à donner une image valorisante de la monarchie).

 

Quand il est sacré, à quinze ans, le 7 juin 1654 (seulement un an après la fin de la Fronde), le roi adolescent n’a bien sûr pas oublié cette nuit de peur et cette humiliation qui l’ont traumatisé cinq as plus tôt. Sa résolution est scellée : il devra tenir les nobles d’une main de fer. C’est donc cet événement qui explique en grande partie sa façon de gouverner encore plus absolue que celle de Louis XIII.

 

 

Lorsque Mazarin meurt en 1661, Louis XIV, alors âgé de vingt-deux ans, décide en effet de se passer de premier ministre et il installe méthodiquement son règne personnel. Il contrôle lui-même le travail de ses ministres, jusqu’à faire emprisonner celui qui s’est trop enrichi et dont il est jaloux : le surintendant des finances Nicolas Fouquet, dont le sublime et innovant château de Vaux-le-Vicomte va inspirer le palais de Versailles, gouffre des finances publiques et symbole du pouvoir absolu.

 

Le château de Vaux-le-Vicomte : une élégance unique, qui a rendu Louis XIV fou de rage, au point de l'amener à faire emprisonner le propriétaire (son ministre Nicolas Fouquet) et de demander à ses concepteurs (Louis Le Vau, Charles Le Brun et Louis Le Nôtre) de s'occuper de l'architecture, de la décoration et des jardins du palais de Versailles.

 

 

Un gouffre des finances de l’État : c’est Versailles ici !

 

Comme on ne change pas une équipe qui gagne, Louis XIV va confier la réalisation et l’animation culturelle de son palais aux mêmes artistes que ceux qu’employait Nicolas Fouquet : l’architecte Louis le Vau, le peintre-décorateur Charles Le Brun, le jardinier Louis Le Nôtre, le dramaturge Molière et le poète Jean de La Fontaine (dont une fable célèbre est analysée ici).

 

Le château de Versailles se caractérise bien sûr par ses dimensions gigantesques mais aussi par ses matériaux : notamment des marbres venus de toute la France et de toute l’Europe. Des ingénieurs, des fontainiers et des hydrauliciens sont eux aussi venus de toute l’Europe, par exemple pour construire la pharaonique machine de Marly qui a nécessité le travail de 1800 hommes sous la direction de l’ingénieur Rennequin Sualem venu de Liège. Il a fallu trente-deux ans de travail et de développements techniques voire scientifiques pour alimenter 1600 jets d’eau – soit quatre fois plus que de nos jours – consommant 6,3 millions de litres à l’heure.

 

L’organisation géométrique du palais montre surtout une volonté d’ordre absolu. Cela se traduit déjà dans l’urbanisme de la ville par la convergence des avenues en étoile. Cependant, c’est bien sûr la structure symétrique de l’architecture du château lui-même, avec de longues lignes droites, qui traduit de la façon la plus évidente la symbolique centralisatrice. La chambre du roi est bien sûr au centre du château.

 

Les formes géométriques du jardin à la française constituent quant à elles un symbole du pouvoir du roi sur la nature même. La perspective donne en effet l’impression d’une maîtrise du paysage à perte de vue. Même les divinités païennes du parc peuvent suggérer la participation des forces naturelles. Bien sûr, le roi s’identifie au dieu Apollon et au soleil, notamment quand il l’incarne en dansant, comme nous le verrons. Même l’architecture intérieure est dédiée au soleil, notamment la Galerie des glaces, conçue pour rendre spectaculaire la lumière du soleil elle-même.

 

La construction d’un tel palais et la floraison des arts en tout genre qui y ont été associés constituait donc bien la face lumineuse de ces dépenses. Il sera plus difficile d’en dire autant pour les guerres, même si l’accumulation des coûts a finalement conduit à une rationalisation économique impressionnante qui a eu aussi un impact positif sur le pays.

 

Timbre de la Poste française (de 1973) rendant hommage à Charles Le Brun,

qui a décoré le Château de Versailles et notamment la galerie des Glaces

(le graveur Pierre Béquet reproduit ici une oeuvre du peintre :

une étude de femme à genoux dessinée à la sanguine).

 

 

Autre gouffre financier (et exigence de développement économique) : guerres de conquêtes et répression des révoltes

 

En 1672, Louis XIV décide d’attaquer un puissant voisin : les Provinces-Unies. Pour diverses raisons, cette Guerre de Hollande s’enlise et coûte cher. Le roi a donc l’idée de lever de nouveaux impôts : désormais les actes juridiques et notariés doivent se faire sur un papier timbré, afin d’accroître les recettes de l’État.

 

Suite à cette décision, en 1675, Louis XIV doit affronter une révolte de l’ouest de la France : certaines populations, notamment en Bretagne, font des émeutes pour contester ces nouveaux impôts. C’est la révolte des Bonnets rouges et bleus (ou Révolte du Papier timbré).

 

Car si Louis XIV a diminué la taille royale – dont sont exemptés les nobles et les clercs – , c’est pour doubler les impôts indirects permettant de financer ses guerres puis ses dépenses pharaoniques donc in fine renforcer son pouvoir personnel.

 

Cependant, le fait de prélever des impôts ne suffit bien sûr pas : pour permettre la prospérité et pouvoir prélever davantage d’impôts, il fallait renforcer l’efficacité économique. Cela passe par la construction de manufactures sous Colbert. C’est aussi dans un souci d’efficacité économique que Louis XIV fait une sélection drastique de ses ministres – en allant jusqu’à faire arrêter un Nicolas Fouquet – et de ceux à qui il donne des fonctions importantes. Il réorganise l’État en profondeur, en gérant mieux les forêts, la marine, les ports voire les esclaves avec le « code noir » qui était en fait une tentative – économique – de préserver le capital humain en limitant un peu les sévices – qui restaient bien sûr encore barbares.

 

Dans cette politique de rationalisation économique, seule l’armée et les guerres donnent lieu à une augmentation des dépenses, pour renforcer le pouvoir national et royal par la même occasion. Louis XIV conquiert en effet un certain nombre de territoires, notamment au nord et à l’est : l’Artois, l’Alsace, la Franche-Comté, le Roussillon... Il confie également à son ingénieur militaire Vauban (nom complet : Sébastien le Prestre, marquis de Vauban) les travaux de fortification d’un nombre incroyable de villes et de lieux stratégiques (par exemple l'achèvement de la citadelle de Besançon) pour fortifier la périphérie du royaume de France.

 

Mais pour Louis XIV, l’État, c’est avant tout... Louis XIV, même si la phrase « L’État c’est moi » ne semble pas avoir été réellement prononcée par Louis XIV devant les parlementaires en 1655 (une version républicaine de cette phrase a néanmoins bien été prononcée, trois-cent-soixante-quatre ans plus tard).

 

La citadelle de Besançon (vue latérale – la ville, à droite, est hors-cadre), commencée par les Espagnols en 1668 et achevée par Vauban à partir de 1774, donc un peu avant le Traité de Nimègue de 1678 attribuant la Franche-Comté à la France). La construction va se prolonger jusqu'en 1683 avant d'autres fortifications autour de la ville de Besançon, jusqu'en 1695. Leur coût – lié à la bouche du Doubs et aux reliefs – a été tellement élevé que Louis XIV aurait demandé à Vauban si ces ouvrages étaient en pierre ou en or...

 

 

De la mise en scène artistique du pouvoir à la réplique de l’agonie de son musicien-fétiche

 

Louis XIV a fait en sorte que ses courtisans le vénèrent presque comme un dieu, avec des cérémonies très codifiées. Cependant, sa tyrannie sur une cour de grands seigneurs qu’il retenait auprès de lui comme des domestiques n’avait pas seulement pour but de satisfaire un besoin de domination personnelle ni même d’assurer une représentation symbolique de l’exercice de son pouvoir politique. Le but politique était surtout pragmatique. En effet, les grands seigneurs affaiblissaient leur propre pouvoir sur leurs terres dont ils s’absentaient trop longtemps. Mieux : cantonnés aux abords du palais, ils restaient sous contrôle puisque leurs faits et gestes ainsi que leurs fréquentations pouvaient facilement être surveillés.

 

Louis XIV est cependant allé très loin dans la sacralisation de sa personne, en se mettant en scène comme un dieu dans des chorégraphies où il tenait le premier rôle : celui du dieu-soleil, Apollon. La meilleure illustration de ces fêtes et de cette ambiance de folie mêlée à une virtuosité artistique maîtrisée nous est bien sûr fournie par le beau film de Gérard Corbiau, Le roi danse. Ce film donne une certaine idée des relations entre Louis XIV et les artistes d'exception qui l’entouraient. Il faut noter que même la mort du roi le rapproche étrangement de son musicien-fétiche : Jean-Baptiste Lully est mort de la gangrène après s’être accidentellement frappé le pied (droit) avec son lourd bâton de direction – il ne s’agissait pas d’une légère baguette à cette époque : cette dernière ne s’est imposée qu’au XIXe siècle. Or Louis XIX est mort lui aussi de la gangrène (à la jambe gauche).

 

Comme Jean-Baptiste Lully, Jean-Baptiste Poquelin – alias Molière – avait eu une mort étonnante (en 1673) : quelques heures après avoir joué sa pièce Le Malade imaginaire – et non pas sur scène comme le prétend la légende. Il faut noter que le personnage principal, Argan, s’inquiétait de façon prémonitoire dans une scène burlesque (III, 11) où on lui demande de faire semblant d’être mort : « N’y a-t-il pas quelque danger à contrefaire le mort ? » 

 

 

Un positionnement religieux violent voire pervers au service de son projet politique : menaces de viol et de pillage comme arguments de conversion au catholicisme

 

Louis XIV n’avait pas seulement pour appui les artistes exceptionnels dont il était le mécène – à commencer donc par Molière – mais aussi, du côté religieux, des prédicateurs comme Bossuet, auteur de sermons célèbres. En revanche, un prêtre a été un farouche opposant à sa politique et surtout à sa façon de gouverner : Fénelon, dont le roman didactique Les Aventures de Télémaque constituait aussi un manifeste contre l'absolutisme du Roi-Soleil.

 

Louis XIV est en effet le roi qui a révoqué l’édit de Nantes (en 1685, par l’édit de Fontainebleau) afin de renforcer encore son pouvoir par le contrôle d’une religion unique (cet édit avait été promulgué en 1598 par Henri IV pour rétablir une certaine tolérance à l'égard des protestants – et il faut rappeler qu'Henri IV était protestant à l'origine). Bien sûr, cette décision de Louis XIV était lié à une raison politique plutôt qu'à un souci véritablement religieux.

 

Si Louis XIV a renoncé à la tentation du gallicanisme (qui aurait le frère ennemi de l’anglicisme), il a malgré tout donné au catholicisme une dimension très personnelle voire violente en tant que facteur d’unification spirituelle d’un royaume dépendant d’un roi de droit divin. Un mot créé à cette époque nous fournira la preuve de cette violence religieuse programmée à des fins politiques, comme nous le verrons après un petit rappel pour expliquer ce qu'on appelle parfois les « racines catholiques de la France ».

 

Timbre de la Poste française rendant hommage (en 1985) aux pays qui ont accueilli les réfugiés huguenots : les protestants français fuyant les persécutions de Louis XIV, qui se réclamait pourtant tout comme eux du christianisme (de la même façon qu'aujourd'hui des Afghans musulmans doivent fuir les fondamentalistes talibans qui se réclament eux aussi de l'islam). Plusieurs pays européens ont en effet ouvert leurs frontières à cette minorité chrétienne (représentée par la croix brune centrale sur le timbre) victime de la violence politico-religieuse du roi de France (qui se réclamait également du christianisme) : la Hollande, la Suisse, l'Allemagne, Gênes, l'Angleterre, l'Irlande, la Suède et le Danemark). Les valeurs évoquées en bas du timbre permettent de situer (par inversion) le positionnement cynique et brutal de Louis XIV.

D'aucuns ont parfois parlé des « racines catholiques de la France ». Pour comprendre ledit enracinement donc la faible diversité religieuse pendant de nombreux siècles (manque de diversité qui indique toujours un pouvoir trop autoritaire, quelle que soit la religion concernée), il faut rappeler que si le catholicisme a bénéficié assez longtemps d'un quasi-monopole dans ce pays, c’est sous l’effet d’une politique autoritaire voire violente à plusieurs reprises dans l’histoire de France.

Le fanatisme de Louis IX, dit « Saint Louis », constitue sans doute l'exemple le plus net de cette violence. C’est en effet ce fanatisme inculqué par sa mère (Blanche de Castille) qui l’a conduit notamment à d’étonnantes atrocités dans le but d’imposer sa conception religieuse. On pourrait objecter que c'était lié à l'époque ; pourtant, son action fanatique n'a eu aucun autre exemple en Europe. Il a en effet mis en place dans son royaume un système de torture pour châtier les « pécheurs » ; en Orient, il a exercé un sadisme très particulier envers les musulmans, y compris sur des enfants en bas âge. Certes, le contexte violent de cette guerre religieuse pourrait expliquer ce comportement et il faut toujours tenir compte du contexte de l’époque ; mais, justement, la comparaison avec certains contemporains (de la même époque donc mais aussi de la même nationalité et de la même religion) révèle un aveuglement fanatique unique de la part de Louis IX : même son biographe et ami Joinville était choqué par ses comportements et s’étonnait de l’absence totale de curiosité du roi pour les échanges intellectuels avec les savants arabes, contrairement à certains seigneurs et à certains moines qui y participaient avec une curiosité passionnée.

Louis IX dit « Saint Louis » est surtout le roi qui a organisé la répression la plus systématique de l’histoire de France contre les Juifs, désignés à la haine et forcés à porter la rouelle (une petite roue jaune cousue sur leur vêtement : technique de discrimination qui aura de nouveau un certain succès au XXe siècle, avec un autre motif géométrique). Ces décisions font suite aux préconisations du quatrième Concile de Latran (1215), certes ; mais « Saint Louis » a suivi ces recommandations avec un zèle qui n’aura, là encore, aucun autre exemple parmi les autres souverains européens – du moins pendant sept siècles.


 

L'autre idée de Louis XIV pour imposer sa propre religion à tout le royaume de France a été tellement perverse qu’un mot a été créé pour la désigner : dragonnade.  De quoi s’agissait-il ? En installant les dragons (de jeunes militaires soudards) dans les familles protestantes qui avaient des jeunes filles et des biens, il obligeait ces familles à se convertir par peur du viol, des pillages et des autres coûts générés par leur présence (il fallait les loger, les nourrir, les blanchir, etc.). Le verbe dragonner renvoie à leurs excès dans ces familles mises sous pression. L’actualité récente a pu montrer d’autres exemples de menaces de viols et de pillages pour forcer une population à se convertir. C’est en tout cas une façon bien étrange de désherber les racines religieuses autres que celles dont on souhaite faire la monoculture à des fins politiques ou autres. Ces méthodes du XVIIe siècle ne sont pas plus excusables que celles d’aujourd’hui car aux deux époques, il y a et il y a eu des comportements politiques et religieux beaucoup plus développés humainement donc plus authentiques.

 

Louis XIV a heureusement inspiré d’autres mots que dragonnade : par exemple Louisiane.

 

 

L’acquisition de la « Louisiane » (un quart des États-Unis actuels) par un explorateur normand : « fort inutile » selon Louis XIV...

 

L'homme qui a créé le mot Louisiane était l’explorateur français René-Robert Cavelier de La Salle, né à Rouen en 1643 et assassiné au Texas en 1687 (par des Amérindiens spoliés de leur territoire). Il a bien sûr choisi ce mot pour rendre un hommage grandiose à son roi, Louis XIV, tout comme il a nommé un fort Saint-Louis – à l’origine de la ville du Missouri qui porte ce nom – en hommage à Louis IX, que nous avons évoqué plus haut.

 

Le 9 avril 1682, La Salle a donc nommé Louisiane l’immense territoire qu’il avait exploré et acquis pour la France : de la région des Grands lacs au delta du Mississipi, autrement dit du Canada actuel au golfe du Mexique. Cela représente plus de 22 % des États-Unis d’aujourd’hui – sur quinze états – et bien plus de trois fois la France actuelle... Le site du Musée canadien de l’histoire, matérialisant les itinéraires successifs de La Salle, donne une idée de l’immensité de ce territoire qu’il a exploré.

 

Un tel agrandissement du royaume (de plus de deux millions de km²) devait logiquement donner une émotion très vive à Louis XIV. Il a en effet ressenti une vive émotion : de la colère... Informé de l’exploit de La Salle, le roi a aussitôt écrit au gouverneur local – La Barre – pour lui expliquer qu’il jugeait cet apport « fort inutile » (sic), en précisant explicitement : « il faut dans la suite empêcher de pareilles découvertes » (sic).

 

Rappelons simplement qu’à la fin du règne de Louis XIV, la nation européenne qui possédait le plus vaste territoire en Amérique du Nord était la France. L’ouest et le nord du continent étaient encore contrôlés par les peuples natifs : les nations amérindiennes (j'ai représenté leur territoire en vert sur la carte ci-dessous). Les Britanniques étaient cantonnés à une bande littorale et les Espagnols – dont les colonies immenses se situaient plus au sud de l’Amérique – possédaient surtout l’équivalent du Mexique actuel ainsi que la Floride et la plus grande partie des Caraïbes.

 

En bleu : la Nouvelle-France après l'acquisition des territoires explorés par La Salle

(dont Louis XIV ne voulait pas malgré le nom Louisiane qui lui rendait hommage) ;

en rose fuschia : les colonies britanniques (qui deviendront plus tard les États-Unis) ;

en vert : les territoires appartenant encore aux nations amérindiennes à cette époque ;

en orange : la partie septentrionale de la Nouvelle-Espagne.

J'ai réalisé cette carte en m'inspirant de celles de Jacques LECLERC,

« Histoire sociolinguistique des États-Unis (2) - La colonisation européenne (XVIe - XVIIIe siècles) » dans L'aménagement linguistique dans le monde, Québec, CEFAN, Université Laval

[https://www.axl.cefan.ulaval.ca/amnord/usa_6-2histoire.htm] (9 mai 20119).

 

 

Épilogue : Napoléon ne comprendra pas non plus l'intérêt de conserver 2 145 000 km² en Amérique du Nord...

 

Napoléon, partageant sans doute le jugement de Louis XIV sur l’inutilité de ces terres américaines, se chargera en 1803 de vendre (pour seulement quinze millions de dollars de l'époque, ce qui équivaut à environ un quart de milliard de dollars actuels) cet immense territoire (22,3 % des États-Unis actuels et plus de trois fois la surface actuelle de la France), jugeant plus utile de payer des soldats supplémentaires pour ses conquêtes que de conserver une partie importante de l’Amérique du Nord...

 

Il faut noter que ce territoire vendu sous le nom « Louisiane » ne correspond pas du tout à l'actuel État de Louisiane (où certains habitants parlent encore français) qui n'en est qu'une petite partie. La « Louisiane » de l'époque couvre quinze États américains d'aujourd'hui : la Louisiane actuelle, l'Arkansas, l'Oklahoma, le Missouri, le Kansas, le Colorado, l'Iowa, le Nebraska,  le Wyoming, le Minnesota, le Dakota du Sud, le Dakota du Nord, le Montana, ainsi qu'une petite partie du Texas, du Nouveau-Mexique mais aussi du Canada.

 

La « Louisiane » telle qu'elle a été vendue par Napoléon

par rapport au territoire actuel des États-Unis qui l'englobe.

J'ai réalisé cette carte en m'inspirant de celles de Jacques LECLERC,

« Histoire sociolinguistique des États-Unis (4) - L'expansion territoriale (1783 - 1867) » 

dans L'aménagement linguistique dans le monde, Québec, CEFAN, Université Laval

[https://www.axl.cefan.ulaval.ca/amnord/usa_6-4histoire.htm] (9 mai 20119).

 

 

Quelques-unes des sources consultées pour élaborer cet article