Pourquoi la révision interactive d'un texte traduit avec un spécialiste de la langue-cible est-elle plus qualitative qu'une double traduction ?

 

 

Quelles sont les limites fondamentales de la traduction automatique ? Comment peut-on aider le traducteur d'un texte écrit dans une langue qu'on ne connaît pas ? Ne vaudrait-il pas mieux avoir recours à une révision effectuée par un autre traducteur de la même langue ? Nous verrons que les apparences sont trompeuses et que la solution contre-intuitive est en fait la meilleure si l'on y réfléchit vraiment : la méthode que je propose se révèle très efficace, à condition de bien la comprendre.  

 

 

Par C. R.

Première publication le 13/01/2021

Dernière modification le 26/03/2026

Photographie d'illustration libre de droit. Source : Pixabay. Auteur : Bru-nO.

 

 

Un préalable indispensable : prendre conscience des insuffisances de la traduction automatique et de l'IA

 

L'IA générative et les outils de traduction automatique rendent des services à tout le monde – y compris à l'auteur de ces lignes – et il serait difficile de s'en passer. Cependant, il serait naïf de croire qu'une IA – du moins en 2026 – puisse être capable de restituer la logique fine d'un raisonnement (impliquant toujours une grande part d'implicite) et, surtout, la prise en compte d'une situation de communication forcément spécifique. En effet, il apparaît que les IA, travaillant à partir de textes écrits détachés de leur situation de communication initiale (et correspondant surtout à certains genres dominants : article de presse, thèse universitaire, article de blog, fiche de synthèse scolaire, etc.), ne semble pas capable de tenir compte de certains aspects langagiers pourtant fondamentaux. Les raisons de cette difficulté sont multiples mais nous devrons nous limiter à quelques exemples de particularités langagières qui façonnent un texte humain, pour tenter de commencer à saisir ce qui échappe encore à la machine dans la gestion du langage.

 

Commençons par une particularité fondamentale : la structure et le langage d'un texte oral diffèrent profondément et subtilement de ceux d'un texte écrit, par l'effet de phénomènes très variés (qui sont loin de se limiter à des registres de langage : il faut prendre en compte notamment la psychophysiologie de l'écoute et de la lecture visuelle). Pour ne prendre qu'un exemple, un changement de paragraphe a une fonction logique et communicationnelle précise dans un texte écrit et il faut que cette fonction soit assumée par d'autres phénomènes langagiers dans un propos oral (pas seulement une pause comme on pourrait le penser). Il ne faut pas oublier non plus que les premiers textes écrits sont apparus des millénaires après les premiers textes oraux, dans des situations de communication très différentes – et extrêmement variées dans tous les cas. Chaque genre est le résultat d'une longue évolution, historiquement et socialement située, mais aussi appuyées sur des modèles individuels forts.

 

Prenons un exemple pour bien comprendre. Traduire un texte de Jack Kerouac suppose non seulement un peu de culture (pour saisir le caractère fondateur et presque prophétique de son style, ainsi que sa passion pour la quête de liberté individuelle) et de sensibilité littéraire (pour percevoir, par exemple, l'influence de son « maître » Louis-Ferdinand Céline et du jazz voire l'effet hallucinatoire de la marijuana verte) mais aussi une expérience presque initiatique : il serait vain de chercher à traduire Kerouac sans l'avoir écouté, lisant ses textes comme un rappeur avant la lettre, sur fond de be-bop. Une traduction automatique aura peu de chance d'atteindre la qualité hallucinatoire et jazzistique du pendant américain de Blaise Cendrars (La Prose du transsibérien avait été publiée sous la forme d'un rouleau avant que Kerouac ne rédige celui de Sur la route et les analogies entre les deux textes sont éclairantes).

 

Autre particularité d'un texte humain : le choix d'un mot peut être lié non seulement à une recherche de précision mais aussi à un environnement textuel (qui fait toujours plus ou moins dévier le sens, avec des effets comparables à l'attraction des corps célestes), voire à une expérience pédagogique ou du moins communicationnelle. C'est ce qui permet à un locuteur (l'auteur d'un texte écrit ou oral) de savoir si tel type d'interlocuteur visé comprendra bien un raisonnement ou non, de deviner s'il va décrocher ou non dans une phrase complexe ou encore si le hasard d'un contexte particulier risque ou non d'induire un malentendu (en fonction des connotations, des modes, de ce qui a été expliqué avant, etc.).

 

La reconnaissance et la prise en compte de phénomènes complexes de ce type peuvent permettre d'obtenir une traduction véritable, autrement dit un vrai texte, tandis que des équivalences sémantiques automatiques ne peuvent donner lieu qu'à un faux texte.

 

Imaginez la différence entre une recette générée par IA (sur la base de consignes forcément réductrices et artificielles pour suivre l'apparence d'une mode) et une autre, mise au point par un cuisinier expérimenté, qui sera conscient des risques d'échec et des facteurs de réussite d'une préparation, en fonction de goûts culturels et de produits qui se complètent, se corrigent mutuellement ou apportent discrètement une touche gustative indéfinissable mais qui donne l'âme du plat. Ajoutez une expérience pédagogique permettant au cuisinier de savoir quel mot utiliser pour faire saisir le geste nécessaire pour telle opération cruciale, afin qu'un amateur moins expérimenté comprenne au mieux comment s'approcher du résultat optimal. Vous serez alors très loin d'une recette générée par IA. Ce long détour par l'exemple d'une recette de cuisine – véritable ou factice – permet d'imaginer que la traduction d'un texte dans lequel un auteur a investi un désir de transmission très spécifique (d'une expérience vécue, d'une découverte, d'une fiction ou d'une analyse, par exemple) deviendra plate et déshumanisée si l'on se contente d'une traduction automatique.

 

 

La double traduction : fausse bonne idée et faux-semblant

 

Un excellent article de Charles Martin, traduit par Hélène Ladjadj (« La face cachés de la révision », Traduire, n° 227, 2012, p. 93-100) explique en détail pourquoi la tendance à actuelle des agences de traduction, qui prétendent viser l’excellence en faisant « vérifier le travail du premier traducteur par un deuxième traducteur », appartient au domaine de l’illusion.

 

L'auteur de l'article, lui-même traducteur professionnel, montre en effet que cette démarche, visant à donner une impression de perfection, est en réalité inopérante voire contreproductive, car la traduction ainsi retravaillée peut se révéler encore moins bonne qu’une version établie par un seul bon traducteur. Il y a en effet, selon lui, une erreur de logique dans la conception générale de cette prétendue méthode, qui relève davantage du marketing que d’une véritable réflexion sur le travail de traduction et de révision.

 

 

Des défaillances multiples, quelles que soient les configurations

 

Pour illustrer les défaillances possibles d'une double traduction, Charles Martin envisage plusieurs cas de figure. J'en retiendrai trois pour résumer son analyse.

 

Si les deux traducteurs n’ont pas le même niveau, le second, plus expérimenté, aura tellement de modifications à effectuer (dans un temps forcément limité) qu’il ira au plus pressé et laissera passer davantage de maladresses ou d’imprécisions que s’il avait réalisé seul la traduction depuis le début en prenant le temps nécessaire (pour un coût un peu supérieur).

 

Si les deux traducteurs ont un même niveau, généralement moyen, certes certaines erreurs seront corrigées par la seconde personne mais... de nouvelles erreurs pourront être introduites, faute d’avoir compris les choix de la première personne qui avait peut-être opté pour une solution inhabituelle mais cohérente et pertinente… considérée comme erronée par le correcteur pressé. Ce dernier peut aussi se trouver grisé par son rôle de superviseur, pour lequel il n'est généralement pas formé sérieusement. D'ailleurs, le cadre ne s'y prêterait généralement pas car une véritable supervision supposerait un certain temps de communication entre les deux traducteurs, ruinant alors l'avantage économique de cette méthode – j'y reviendrai.

 

Enfin, quel que soit le niveau de chacun des deux traducteurs, la version finale risque fortement de manquer d’homogénéité voire de cohérence : les retouches ponctuelles du second traducteur vont forcément altérer le système langagier de la version initiale du texte-cible, par lequel le premier traducteur avait tenté de restituer le système langagier du texte-source, avec un réseau de correspondances, d’oppositions, de gradations, de connotations, etc. – là encore, j'y reviendrai.

 

 

Pour en finir avec la double traduction : du low-cost à l'interminable agonie de Cléopâtre...

 

Un traducteur expérimenté tel que Charles Martin remet donc très fortement en question la pertinence d'une démarche de double traduction, dont il révèle le caractère inutilement redondant, souvent contreproductif et superficiel.

 

J’ajoute que cette proposition-phare des agences de traduction pourrait bien, en réalité, être une sorte de cache-misère : une façon de se donner une vitrine premium en dissimulant (par une rhétorique trompeuse) une arrière-boutique low-cost, consistant à multiplier les sous-traitants sous-payés, plutôt que de donner à des gens compétents – où qu’ils soient – la possibilité de réaliser un vrai travail de qualité, sérieux et réfléchi.

 

J’ajoute aussi que même des chaînes de télévision laissent entendre des maladresses fâcheuses – allant jusqu'à produire des aberrations chronologiques – dans la voix off de leurs documentaires traduits. Il arrive qu’on entende que telle reine égyptienne est morte « en trente ans avant Jésus-Christ »... Si l'agonie de Cléopâtre eût été si longue, toute la face du monde aurait peut-être bien changé !

 

Le massacre de la première traduction de

2001, l'Odyssée de l'espace (2001: A Space Odyssey)

De grandes œuvres de la littérature et du cinéma ont parfois été massacrées par des traductions manquant de recul, de logique voire d'intelligence.

Un exemple : la première traduction en français (publiée en 1968) de 2001, l'Odyssée de l'espace (2001: A Space Odyssey, le roman d'Arthur C. Clarke écrit en parallèle du célèbre film de Stanley Kubrick qui porte le même titre, le roman et le film étant inspirés de deux nouvelles préalables de Clarke) comprenait de multiples erreurs ou altérations fatales du sens. Le nom de l'intelligence artificielle, HAL (acronyme renvoyant clairement à la marque IBM puisqu'il s'agit des lettres précédentes dans l'ordre alphabétique), était devenu CARL (ce qui ne renvoyait plus à grand-chose) ; et les dimensions du monolithe qui se situaient dans le rapport de 1 à 4 et à 9, (soit de 1² à 2² et à 3²) ne correspondaient plus à cette logique, si bien qu'on ne voyait plus en quoi ce fameux monolithe émanait d'une intelligence supérieure.

Heureusement, une nouvelle traduction de Gilles Goullet a restitué la logique et le sens originels.

 

 

Une meilleure méthode : la révision interactive du texte-cible grâce à un vrai dialogue entre deux compétences complémentaires

 

Après avoir expérimenté et développé une autre méthode avec un certain nombre de clients, j’ai pu constater ses résultats étonnants : la traduction obtenue (d’un texte dont j’ignore totalement souvent la langue-source) apparaît souvent comme bien meilleure – en termes de précision, de restitution du style global et d’effet sur le lecteur – que la version initiale voire que la traduction publiée quand elle existe.

 

En quoi consiste cette méthode ? Avant de l'expliquer plus en détail, je la définirai comme une révision interactive asymétrique, grâce à un dialogue approfondi entre :

  • un traducteur, référent unique de la langue-source et du texte-source mais aussi auteur d'une première version du texte-cible
  • et un réviseur de traduction (en l'occurrence celui qui écrit ces lignes), référent de la langue-cible et aide (prudent mais curieux) à la réécriture d'une nouvelle version du texte-cible (dont l'auteur et le garant sera bien, en définitive, le traducteur).

 

Le but n’est pas seulement d’améliorer la précision, la clarté et la fluidité du texte-cible, de faire disparaître les petites altérations du sens ou les formules qui sonnent de façon artificielle (sauf quand c’est l’effet originel bien sûr) mais aussi de reconstituer un système textuel équivalent à celui du texte-source avec les moyens spécifiques de la langue-cible – forcément différents.

 

Une telle révision de traduction est donc indissociable d’une autre activité simultanée (l’une impliquant l’autre et inversement) : l’analyse textuelle.

 

 

Le cahier des charges exigeant d'une véritable analyse textuelle

 

Il serait illusoire de traduire un mot ou une construction syntaxique sans s'être interrogé…

  • sur la position du texte entre les deux pôles que constituent la langue orale et la langue écrite,
  • sur son registre de langue et sur un éventuel type de langage spécialisé,
  • sur sa démarche esthétique (littéraire ou inspirée par un autre type d’art) ou autre,
  • sur l’effet précis du texte-source sur le lecteur ou l’auditeur originel,
  • sur la progression du texte,
  • sur sa structure (oppositions, équivalences…),
  • sur sa cohérence, à sa cohésion ou à ses ruptures,
  • sur ses différentes palettes langagières (pour tel ou tel personnage et pour le narrateur par exemple),
  • sur ses images, ses connotations, sa représentation du monde voire son idéologie,
  • sur son degré de clarté ou au contraire d’ambiguïté,
  • sur ses effets rythmiques et sa dynamique globale.

 

Pour aller beaucoup plus loin sur la réflexion, vous pouvez lire :

 

 

Les modalités concrètes d'un travail de traduction interactive approfondie

 

Un tel travail, d'ailleurs passionnant, exige un dialogue curieux, critique et constructif. Quand on fait appel à moi, cela se passe en deux temps et c'est surtout le second qui est au cœur de la méthode que je préconise.

 

Dans un premier temps, mon client ou ma cliente me fait lire par écrit le premier jet de sa traduction et j’en prends connaissance globalement avec :

  • un œil extérieur,
  • de l'esprit critique
  • et une expérience d’analyse de textes.

 

Dans un deuxième temps, nous examinons successivement chaque phrase et je conduis une sorte d’enquête :

  • je repère les passages qui me semblent maladroits ou un peu incohérents par rapport à la logique du texte, aux idées ou à la sensibilité qu'il porte (un peu comme un expert en art qui décèlerait une retouche mal intégrée, un détail ou un motif qui manque – parce qu'en entrant intimement dans l'univers d'un auteur, on peut deviner quels sont les éléments qui ne sont peut-être pas les bons) ;
  • je pose alors des questions ciblées pour obtenir des explications sur le sens exact des mots du texte-source, l’effet sur le lecteur de sa langue, les connotations et tous les aspects d'une analyse textuelle que j’ai évoqués plus haut ;
  • nous échangeons alors nos idées de reformulations pour amener un bref débat, qui peut déboucher sur un choix enfin éclairé ou sur une nouvelle idée (qui n’avait d’abord été envisagée ni par mon client ou ma cliente ni par moi, mais qui se révèle évidente après ce travail) ;
  • nous vérifions que la phrase revue s’enchaîne bien avec la précédente et avec la suivante, qu’elle sonne juste et qu’elle ne pose plus de problème important.

 

 

L'efficacité unique d'une synergie de traduction

 

Ce qui est particulièrement intéressant avec cette méthode, c’est que nous comprenons généralement infiniment mieux la logique, la dynamique et l’esthétique du texte après avoir surmonté un blocage temporaire, dû à l’impression de se trouver face à un problème de traduction insurmontable voire à une coquille dans l’édition originale.

 

Le travail interactif de traduction ainsi mené débouche en effet souvent sur une analyse textuelle bien plus approfondie que celle qui aurait été faite uniquement sur le texte-source ou uniquement sur le texte-cible sans passer ce travail.

 

Inversement : l'analyse textuelle approfondie par un débat entre deux locuteurs ayant chacun des compétences élevées dans sa langue maternelle produit une véritable démarche dialectique. L'efficacité de la synergie de traduction qui en découle dépasse alors largement les possibilités individuelles de chacun. 

 

 

 

Si vous avez des questions ou si vous souhaitez effectuer un travail interactif de révision de votre traduction en français avec moi, n'hésitez surtout pas à me contacter.

 

 

 

 

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