Le naturaliste anglais Charles Darwin (1809-1882) provoque beaucoup de passions. Sa théorie de l'adaptation évolutive (donc de la modification des espèces) par sélection naturelle a été mise à toutes les sauces. Il n'est donc pas inutile de revenir sur la genèse de sa théorie, appuyée sur le transformisme des Français Maupertuis et Lamarck, face à une longue tradition fixiste qui va du Grec Aristote au Suédois Linné. Il n'est pas inutile non plus de tordre le cou (mais pas celui des girafes) à des préjugés sur l'application des idées de Darwin à la société (le darwinisme social de son compatriote Herbert Spencer) et au monde de l'entreprise. Le véritable enseignement de Darwin (et la meilleure méthode) n'est-elle pas tout le contraire de ce qu'on imagine souvent ?
Par C. R.
Publié le 16/09/2021
Dernière modification le 21/05/2026
Le récit que Darwin a écrit de son Voyage d'un naturaliste autour du monde.
© 2022 C. Rubin. Tous droits réservés.
Tout est parti de la pratique scientifique des classifications.
Aristote avait ouvert la voix depuis l’antiquité en classant tout ce qu’il pouvait, des œuvres littéraires aux êtres vivants en passant par les mouvements, les causes et les arguments. Au XVIIIe voire au XIXe siècle (soit plus de deux millénaires après Aristote), le principe de ces classements avait finalement peu évolué : on classait en fonction des ressemblances et des différences observées – donc de façon statique (nous verrons comment une vision dynamique est apparue). En effet, le fixisme consistait toujours à considérer que les êtres vivants n’évoluaient pas et qu’un classement fondé sur les ressemblances suffisait. C’est globalement la base de l’ouvrage Systema Naturae (Système de la nature) du naturaliste suédois Carl von Linné (qui peut paraître aujourd’hui naïf mais qui a permis de faire émerger l’idée de la biodiversité, à partir de l’identification de milliers d’espèces végétales et animales différentes).
La source du fixisme réside non seulement dans la pensée d’Aristote (considéré pendant des siècles comme « Magister », « le maître », quelles que soient ses erreurs) mais aussi dans la Genèse, le premier livre de la Bible, disant que Dieu avait tout créé une fois pour toute en six jours : c’est ce qui avait enraciné pendant des siècles l’idée d’une définition fixe et définitive des êtres vivants. C’est d’ailleurs aussi la Genèse qui a cimenté jusqu’à aujourd’hui l’idée d’une hiérarchie des règnes (le divin est supérieur à l’humain, qui est supérieur à l’animal, qui est supérieur au végétal, qui est supérieur au minéral). Cette hiérarchisation (l’homme pouvant faire absolument tout ce qu’il veut des plantes et des animaux et bien sûr de la terre) explique la réticence ou l’indifférence persistante de beaucoup face aux problématiques du bien-être animal ou de la dégradation de la planète. Bien entendu, il y a eu des évolutions dans les conceptions religieuses : la majorité des croyants sont désormais très loin de ces idées qui étaient celles d’une époque très lointaine, même si d’autres sont restés figés comme nous le verrons.
Cependant, les précurseurs du transformisme ont eu une idée nouvelle. Le naturaliste (et physicien) français Pierre Louis Moreau de Maupertuis (né à Saint-Malo) et le philosophe (et encyclopédiste) Denis Diderot (né à Langres) se sont demandé s’il n’y avait pas une logique plus scientifique que la simple observation des ressemblances et des différences pour organiser un classement plus pertinent de tous les êtres vivants. Leur idée nouvelle (voir un article du magazine Pour la science sur ce sujet) consistait à concevoir les espèces d’êtres vivants non plus d’une façon statique, immuable, mais d’une façon dynamique, autour de l’idée de transmissions des caractères (ils avaient ainsi l’intuition des gènes mis en évidence au XIXe siècle par le moine catholique autrichien Gregor Mendel, génial père de la génétique qui a tout compris en plantant des petits pois – ce qui montre qu’il n’en avait pas un sous son crâne...). Pour nos savants français du XVIIIe siècle (Maupertuis et Diderot), non seulement des caractères se transmettaient à une descendance (ce qui permettait d’identifier une espèce) mais ces caractères pouvaient aussi se modifier, au point de pouvoir donner lieu à une nouvelle espèce. Ils avaient eu l’intuition de la mutation génétique ! En tout cas, l’idée d’un arbre généalogique (dynamique) des espèces était née.
La belle statue de Denis Diderot réalisée en bronze par Auguste Bartholdi à Langres,
ville natale du philosophe et encyclopédiste, touche-à-tout à l'esprit particulièrement
efficace et fertile. © 2021 C. Rubin. Tous droits réservés.
À partir de là, le naturaliste français Jean-Baptiste Lamarck (1744-1829) (Philosophie zoologique, 1809) a proposé une première théorie de l’évolution des espèces – donc une première version élaborée du transformisme – mais sans en expliquer concrètement le processus. Selon Lamarck, la fonction crée l’organe : la girafe a besoin de voir loin pour surveiller ses prédateurs donc son cou s’agrandit – comme par une sorte de volonté (de Dieu ou de la girafe ?). Cela pourrait sembler naïf mais, dans son ensemble, cette théorie a donné un immense coup d’accélérateur aux sciences biologiques.
Le naturaliste anglais Charles Darwin (1809-1882) est parti de cette idée et il est allé encore plus loin en passant d’une théorie spéculative à une démonstration pratique : il a su démontrer concrètement que l’évolutionnisme théorique de Lamarck était justifié ; mais il s’est intéressé beaucoup plus au « comment ? » qu’au « pourquoi ? », contrairement à Lamarck. Selon Darwin, la fonction ne crée par l’organe : l’environnement ne fait que sélectionner ce qui existe déjà grâce à la diversité proposée par ce qu’on identifiera plus tard comme les recombinaisons génétiques et par le hasard des petites mutations accidentelles (dont l’actualité récente nous a fourni un exemple avec la succession bien trop rapide de variants émergents du virus du Covid 19).
Le caractère scandaleux de Darwin, aussi bien du point de vue des religions révélées que du point de vue marxiste (qui ont en commun une eschatologie : une croyance en un but prédéfini du monde) tient à l'importance qu'il accorde au hasard (contrairement à Lamarck qui prenait en compte une fonction donc un sens préalable à toute évolution). Les croyants traditionnalistes s'offusquent de l'idée d'une évolution naturelle sans but et sans contrôle tandis que les marxistes refusent l'application économique du darwinisme que représente l'économie libérale théorisée par Adam Smith (par opposition à l'économie dirigée des pays communistes).
Pourquoi un certain rapport au marxisme peut-il être
considéré comme une religion ?
C'est l'historien des religions, mythologue et philosophe Mircea Eliade qui a montré, dans son ouvrage fondamental Le Sacré et le Profane, que le marxisme présente des points communs essentiels avec les religions révélées, notamment avec le christianisme :
- le marxisme envisage une eschatologie : une succession d'événements nécessaires et prévisibles qui donnent un sens à l'histoire : tout comme le christianisme, par exemple, considère que le monde va vers une lutte finale du Bien contre le Mal (le Christ et l'Antéchrist selon l'Apocalypse de Jean, dernier texte du Nouveau Testament, qui est la partie chrétienne de la Bible), le marxisme considère que toute société (et en définitive le monde) suit une série d'étapes qui constituent un progrès à chaque fois (société fondée sur l'esclavage, société féodale, capitalisme et enfin communisme), d'où la reprise de la notion de « lutte finale » dans la chanson révolutionnaire L'internationale ;
- le marxisme s'appuie sur une figure collective déifiée : le Peuple ou le Prolétariat, victime innocente dont les souffrances légitiment et doivent provoquer une révolution, autrement dit un changement du monde (c'est bien sûr l'équivalent du Christ pour le christianisme) ;
- le marxisme vise à réformer la société dans tous ses aspects, tout comme le christianisme avait remplacé les structures païennes gréco-latines puis celtiques par les siennes, avec notamment :
- une structure hiérarchisée et une surveillance des déviances (le christianisme, le catholicisme en particulier, a surveillé les hérésies et les théories concurrentes – scientifiques et/ou philosophiques – avec l'Inquisition et la mise à l'index de certains ouvrages ; de même, le communisme a toujours établi une doctrine officielle avec beaucoup de soins et a condamné violemment toute dissidence) ;
- une iconographie très codifiée (la mise en scène grandiose, sur les affiches et les statues, de l'ouvrier, du paysan ou du soldat en regard du leader, avec des symboles comme la faucille et le marteau).
Darwin est donc le fondateur de l'avatar le plus célèbre du transformisme, présentée dans L’origine des espèces (1859), un ouvrage écrit suite aux cinquante-sept mois de navigation sur le Beagle de 1831 à 36. Il a d’ailleurs fait le récit détaillé de son long périple, de ses observations et de ses réflexions dans son Voyage d’un naturaliste autour du monde. C’est donc grâce à ce détour par le voyage que s’est développée une théorie révolutionnaire, dont la portée dépasse le naturalisme : elle changera fortement la vision qu’ont les hommes de leur origine et de leur évolution.
Il faut préciser que Darwin est parfois présenté comme une caution à l’ultra-libéralisme économique, en tant que théorie supposée de la loi du plus fort voire de la nécessité d’accepter l’élimination des plus faibles. Il s’agit en réalité d’une lecture simpliste et erronée de ses théories, pour ne pas dire un contresens. L'instigateur de cette récupération du darwinisme est le philosophe et sociologue anglais Herbert Spencer. Selon lui, la compétition constituerait le moteur de l'évolution d'une société dans la mesure où elle induirait une « sélection des plus aptes », autrement dit des plus forts. Or, Darwin ne souscrivait en rien aux idées de Spencer et à son prétendu darwinisme social, qu'il ne trouvait pas scientifique du tout.
Nous allons voir, en effet, que la théorie de Darwin ne correspond pas à cela, avant de revenir, à la fin, sur une application beaucoup plus pertinente du darwinisme à l’économie.
Darwin fait aussi l'objet d'un refus acharné de la part des socioconstructivistes, autrement dit de ceux qui opposent aux excès du déterminisme biologique l'excès opposé du déterminisme socio-historique. En 2022, c'est peut-être l'influence du sociologisme d'une partie des enseignants-chercheurs de Sciences Po qui a rendu impossible l'intégration d'un cours sur la théorie de l'évolution dans un séminaire qui était pourtant censé présenter une approche interdisciplinaire des diverses théories du genre (voir l'enquête d'Alix L'hospital parue le 28/06/2022 dans L'Express : « "C'est devenu le tabou ultime" : quand Sciences Po censure Darwin »). Or si le déterminisme biologique absolu est absurde et extrémiste (parce qu'il ne prend en compte ni les évolutions culturelles et sociales ni l'histoire personnelle des individus), le déterminisme socio-historique absolu est tout aussi absurde et extrémiste (en refusant d'admettre la pertinence d'une composante biologique). Il ne serait peut-être pas inutile que ces sociologistes (ceux, parmi les sociologues, qui font de certaines théories sociologiques un dogme qui ne doit pas être discuté – donc non scientifique par définition) relisent le Discours de la méthode (pour bien conduire sa raison, et chercher la vérité dans les sciences) que René Descartes avait publié en 1637 pour rendre la science et la philosophie indépendantes de quelque idéologie que ce soit.
Darwin a démontré scientifiquement que l’adaptation évolutive reposait sur le hasard de la reproduction sexuée et des mutations accroissant la diversité. Nous dirions aujourd'hui que c’est une sorte de loterie génétique, avec des combinaisons toujours nouvelles et uniques.
À partir de là s’effectue une sélection naturelle : les individus étant plus ou moins aptes à vivre dans un milieu donné, donc ceux qui survivent plus longtemps que d'autres, ont logiquement davantage de descendants, tandis que ceux qui, moins adaptés à l'environnement du moment, ont une vie plus courte donc statistiquement moins de descendants.
Cette sélection produit ainsi une adaptation évolutive : une transformation adaptée au milieu, sans avoir besoin d’une intervention extérieure, par exemple d’une volonté divine, un peu comme dans le cas de l’auto-organisation du transport des vivres par des fourmis : un système ingénieux leur permet d’établir spontanément – et assez rapidement – l’itinéraire le plus court, sans vision d'ensemble et sans calcul.
Le flamant rose : un bel exemple d'adaptation à l'environnement. © 2009 C. Rubin. Tous droits réservés.
Cette adaptation évolutive donne des résultats souvent étonnants et incroyablement divers. On parle parfois de bricolage naturel quand des caractéristiques initiales sont réutilisées pour une autre fonction : des nageoires peuvent évoluer en pattes ou inversement (dans le cas des baleines, par exemple), des pattes peuvent devenir des ailes (dans le cas des chauves-souris, par exemple), etc.
Les adeptes du créationnisme (ceux qui professent que les espèces animales ont été créées d’emblée telles qu’elles sont aujourd’hui) censurent logiquement les ouvrages de Darwin dans les universités qu’ils contrôlent et où ils enseignement exclusivement leur doctrine fondamentaliste, inspirée par la lecture littérale (de quelques pages à peine) de textes religieux. Cette lecture purement littérale est pourtant obsolète depuis au moins le IIIe siècle, quand Origène (le fondateur de l’exégèse biblique chrétienne) a appliqué au christianisme la théorie exégétique des trois sens des Écritures (littéral, moral et spirituel), empruntée à une tradition juive encore plus ancienne (qui mettait en perspective quatre sens : littéral, allusif, allégorique et mystique – c’est d'ailleurs ce dernier sens, secret, qui est la source de la Cabbale). Cette théorie a été reprise par deux des quatre pères de l’Église latine (Jérôme de Stridon et Augustin d’Hippone) puis par le moine anglais Bède le Vénérable et par le moine français Bernard de Clairvaux (ou Bernard de Fontaine) notamment. Les créationnistes, eux, se limitent au seul sens littéral pour réfuter toute idée d’évolution (ce qui a l'avantage de mobiliser infiniment moins de neurones – mais avec un risque de désavantage évolutif peut-être).
Pour que la sélection et l'adaptation évolutive s’effectuent efficacement – en termes d’adaptation au milieu donc de survie – il faut une diversité maximale, de manière à faire face à toutes les possibilités et à tous les changements imprévisibles du milieu : si le climat change brutalement, si des prédateurs apparaissent, si un habitat disparaît, ceux qui étaient les plus faibles peuvent devenir les mieux adaptés et inversement (les girafes au plus long cou, d’abord handicapées, ont pu se trouver favorisées pour manger les feuilles des arbres les plus élevés quand les arbrisseaux avaient tous péri).
C’est ce qui peut expliquer que ce sont les entreprises bénéficiant de la plus grande diversité dans leur personnel (en termes de sexes, d’âges, d’origines, de cultures, de convictions, de styles...) qui résistent le mieux aux crises économiques : elles peuvent toujours rebondir avec une idée ou une pratique nouvelle, tandis que les entreprises dont l’équipe de direction est trop monolithique (comptant par exemple uniquement des hommes de la même génération ayant suivi le même type de formation) peuvent brutalement passer du succès à la faillite.
Voici quelques articles très divers sur le lien qui a été repéré (et quantifié) entre performance économique des entreprises et diversités en tout genre :
Pour conclure, les contraintes régissant la sélection naturelle et l'adaptation évolutive forment un système infiniment complexe donc imprévisible. L’élimination des individus censés être les plus faibles au profit de ceux qui apparaissent comme les plus forts à un moment donné – si l’on pouvait en juger – ne pourrait donc en aucun cas favoriser une évolution à long terme, l’uniformité risquant même de faire disparaître l’espèce rapidement. Il serait d'ailleurs prétentieux ou naïf de vouloir anticiper des évolutions naturelles : personne ne peut dire sérieusement quelle évolution sera la plus pertinente pour un monde futur dont nous n'avons pas la moindre idée sur une échelle de quelques siècles. N'oublions pas que le grand mathématicien Jean Le Rond d'Alembert jugeait absolument inutile les octets et le calcul binaire dont le philosophe Leibnitz avait repéré la trace dans la Chine antique : même un grand scientifique co-directeur de L'Encyclopédie – autrement dit de la somme des connaissances scientifiques, techniques, philosophiques et artistiques de son temps – n'était pas capable d'imaginer l'informatique qui allait se développer deux siècles plus tard. Cela doit nous inciter à la prudence.