Henri IV : comment il a suscité une haine fanatique puis l'image du bon roi

 

Henri IV (1553-1610) est un roi bien connu dans l’histoire de France, avec une réputation plutôt positive depuis sa mort. Pourtant, rarement un roi de France n'avait déclenché autant de haine de son vivant. Nous allons voir pourquoi et dans quel contexte.

 

Au-delà des légendes tenaces, l’histoire de ce roi de France nous réserve quelques surprises, la réalité étant finalement plus étonnante que la fiction transmise par une tradition scolaire développée au XIXe siècle.

 

Par C. R.

Publié le 25/08/2021

Dernière modification le 16/09/2021

Un timbre (gravé en taille douce par Albert Decaris) de la Poste française (1969) rendant hommage à l'acte politique le plus important d'Henri IV : l'édit de Nantes (1598),  qui a apporté la paix au royaume en mettant fin aux guerres de Religion et en instaurant une certaine tolérance à l'égard des protestants.

Un roi de France qui ne parlait pas français au départ mais qui a bien œuvré pour cette langue

 

Chacun sait qu’Henri IV était d’origine béarnaise mais tout le monde ne sait pas que la première langue qu’il a maîtrisée était l’anglais (tandis que beaucoup de rois d’Angleterre ont parlé d'abord le français). Il a d’ailleurs été le grand-père non seulement de Louis XIV mais aussi de deux rois d’Angleterre : Charles II et Jacques II. Il faut préciser qu’il a eu de très nombreux descendants. Nous y reviendrons.

 

Henri IV a bien sûr appris le français très tôt également mais il l’a toujours parlé avec des expressions et un accent gascons, ce qui choquait certaines oreilles sensibles ou limitées à une conception étroite du français qui venait de s'imposer (langue officielle du royaume de France depuis quatorze ans seulement, au moment de la naissance du futur Henri IV : suite au traité de Villers-Cotterêts par lequel, en 1539, François 1er remplace le latin par le français pour tous les actes juridiques et administratifs).

 

Henri IV a d'ailleurs écrit des vers en français : il était poète, comme sa mère Jeanne d’Albret. Il a surtout donné un rôle important à un poète de plus grande envergure que lui : François de Malherbe (né vers 1555 et mort en 1628), qui a eu un rôle important dans l'histoire de la langue et de la littérature françaises, auxquelles il a donné des normes préclassiques, d’où l’admiration enthousiaste de Nicolas Boileau (1636-1711) dans son Art poétique (1678) :

« Enfin Malherbe vint et, le premier en France,

Fit sentir dans les vers une juste cadence,

D’un mot mis à sa place enseigna le pouvoir

Et réduisit la muse aux règles du devoir. »

 

 

De multiples changements de religion et une proclamation de tolérance qui a provoqué la violence de certains catholiques fanatiques

 

On pense souvent qu’Henri IV a d’abord été protestant.

 

En réalité, il a été baptisé d’abord comme catholique en mars 1554, donc quelques semaines après sa naissance en décembre 1553.

 

Comme ce n’est qu’à partir de 1560 que sa mère Jeanne d’Albret se convertit au calvinisme, c’est à partir de ce moment-là qu’elle donne une éducation protestante, austère et exigeante, au petit Henri.

 

Lorsqu’il devient roi de Navarre en 1572, pour succéder à sa mère sous le nom d'Henri III de Navarre (il ne faut pas le confondre avec son prédécesseur Henri III de France ni avec Henri III d’Angleterre), il est toujours protestant mais, suite au massacre de la Saint-Barthélemy, dans lequel des catholiques assassinent des milliers de protestants (en août 1572), Henri se reconvertit au catholicisme en 1573 et abjure donc ses convictions protestantes.

 

En 1576, combattant aux côtés des protestants, il abjure cette fois-ci le catholicisme.

 

En 1589, comme Henri III  de France, homosexuel, s’apprête à mourir sans descendance après le coup de couteau porté par un moine catholique fanatique (le dominicain Jacques Clément – qui portait mal son nom et qui n’agissait pas vraiment par amour de son prochain...), il choisit justement son beau-frère, Henri III de Navarre (qui a épousé sa sœur Marguerite de France), pour lui succéder, en lui conseillant – juste avant de mourir – de devenir catholique afin de plaire à une majorité de sujets. Nous allons voir que c’était un sage conseil pour tenter de survivre dans un contexte, même si cela ne l'a pas empêché d'être victime d'un nombre incroyable d'attentats de la part de la frange fanatique des catholiques de son temps, pour le moins échauffés par la rivalité fratricide entre les deux religions chrétiennes qui se disputaient la France (il n'y avait pas encore d'athées à ce moment-là, seulement des sages, comme le Bordelais Montaigne, qui se disait catholique par tradition et qui mettait surtout en avant un beaucoup plus pacifique humanisme universalisant inspiré de l'antiquité gréco-latine).

 

En tout cas, Henri III de Navarre, devenu ainsi Henri IV de France et de Navarre (il est le tout premier roi à posséder ce double titre), doit conquérir – militairement et symboliquement – un royaume qui lui est majoritairement hostile et il finit par se reconvertir de nouveau, en 1593, en se présentant devant le portail de la basilique de Saint-Denis pour s’agenouiller devant l’évêque. Cete conversion se fait bien sûr pour des raisons politiques car il comprend qu’il ne pourra pas régner sur la France sans cette conversion. D’où la phrase célèbre qu’il aurait alors prononcée (elle n'est pas véritablement attestée comme la plupart des autres qu'on lui attribue) : « Paris vaut bien une messe. »

 

Cependant, si cette nouvelle conversion lui permet d’être sacré en 1594 (dans la cathédrale de Chartres car les ligueurs tenaient encore Reims à ce moment-là), elle ne lui permettra pas davantage que son prédécesseur d’échapper à des attentats de catholiques fanatiques : il n’y aura pas moins de douze tentatives d’assassinat, ce qui donne une idée de la haine tenace nourrie par la frange la plus extrême des catholiques de son temps, qui l'accuse de tout (tout comme son beau-frère Henri III avait été accusé de satanisme et de sorcellerie, accusation classique pour justifier la haine des minorités en tout genre (ce ne sont pas les sorcières de Salem qui m'auraient contredit : il faut lire le magnifique roman inspiré de faits réels écrit par Maryse Condé : Moi, Tituba sorcière...). Le tout dernier de ces nombreux attentats réussira en 1610 : celui de François Ravaillac, un catholique fanatisé lui aussi, qui a agi après avoir entendu des voix lui ordonnant l’assassinat du roi. Il est difficile d'y voir l'acte isolé d'un fou quand on sait qu'une grosse dizaine de ses coreligionaires avaient déjà tenté le même acte violent inspiré par la haine qu'ils nourrissaient dans leurs écrits (cela dit, l'exécution de Ravaillac par écartèlement indique la barbarie encore plus grande de la justice royale).

 

La tolérance pour les protestants instituée par l’édit de Nantes en 1598 – qui établit une liberté de culte pour les protestants presque comme pour les catholiques – a visiblement été jugée intolérable pour ces fanatiques, qui voulaient qu’une religion unique soit imposée à tous (y compris par des moyens a priori incompatibles avec ladite religion). C’est justement ce que fera l'un des petits-fils d’Henri IV, un certain Louis XIV, en révoquant l’édit de Nantes en 1685 et en restaurant les persécutions ainsi que l’incitation au vol et au viol contre les protestants, avec les tristement célèbres dragonnades.

 

On peut comprendre qu’Henri IV et Louis XII, contrairement aux autres rois de France, aient été considérés plus tard comme de bons rois voire pressentis (en 1792 par le député Lambert de Belan qui considérait qu’ils étaient « les seuls de nos rois qui se soient montrés les pères du peuple ») pour être transférés au Panthéon au début de la Révolution française, avant que leur dépouille soit finalement retiré violemment de la basilique Saint-Denis, exactement comme celle des autres rois (les fanatiques ne font jamais le tri) : quand son cercueil a été détruit à coups de marteau, le corps bien conservé d’Henri IV a été en partie démembré (il est d’ailleurs étrange que des historiens, sans doute par souci idéologique plutôt que linguistique, parlent d’ « exhumation » pour un acte fanatique antiroyaliste et anticatholique qui ne semble pas moins barbare que les actes fanatiques catholiques évoqués plus haut). Une tête momifiée attribuée à Henri IV a ainsi provoqué des querelles de spécialistes à partir des années 2010 pour savoir s’il s’agissait ou non de celle du roi.

 

Henri IV fait partie des rares rois de France qui n'ont pas été sacrés dans la cathédrale de Reims (dont la photo montre la façade) mais dans la cathédrale de Chartres.

 

 

Un roi qui a eu plusieurs dizaines de maîtresses et presque autant d’enfants (mais étrangement beaucoup moins quand même)

 

Il ne semble pas exagéré de continuer à qualifier Henri IV de « vert galant » : on lui attribue généralement entre cinquante et soixante-dix maîtresses, ainsi qu’une petite vingtaine d’enfants, dont six légitimes (dont son successeur Louis XIII) et au moins douze illégitimes. Paradoxalement, cela peut paraître assez peu : un quart d'enfant par maîtresse, si l'on peut présenter les choses ainsi, c'est étonnant pour une époque où la contraception n'était pas aussi développée qu'aujourd'hui.

 

Autre fait étonnant, il a fait élever ensemble ses enfants légitimes et illégitimes, au grand dam de Marie de Médicis. Le fils légitime aîné, le futur Louis XIII étant chargé de régner sur ses frères et sœurs ainsi que sur ses demi-frères et demi-sœurs. Henri IV était connu pour aimer jouer avec ses enfants et il n'hésitait pas à se mettre à quatre pattes pour les amuser.

 

Ainsi à l'origine d'une abondante lignée, il a été le premier roi de France de la maison capétienne de Bourbon, qui a donné également des rois en Espagne.

 

L’actuel prétendant au royaume de France et de Navarre issu de cette lignée est Louis de Bourbon (dont le nom de naissance en français est Louis Alphonse Gonzalve Victor Manuel Marc de Bourbon et Martínez-Bordiú ; et en espagnol : Luis Alfonso Gonzalvo Victor Manuel Marco de Borbón y Martinez-Bordiú). De nationalités française et espagnole, cet homme (né en 1974) s’est surtout consacré à la glorification du dictateur espagnol Francisco Franco, dont il a porté le cercueil lorsque ce dernier a été retiré du mausolée de l’abbaye de la Sainte-Croix pour être transféré dans un cimetière proche de Madrid. Il est aussi président de la Fondation Franco. Les républicains et les démocrates (au sens général, sans faire référence à des partis politiques bien sûr) ont donc largement de quoi redouter le retour d'un Capétien tel que celui-là...

 

 

Que retenir de l’action d’Henri IV ?

 

Henri IV est responsable d'actes critiquables. Par exemple, il a demandé à sa première femme Marguerite, dite la reine Margot, qui ne lui a pas donné d'enfants, de se démarier pour qu'il puisse se remarier avec Marie de Médicis. Pire, il n'a pas hésité à faire massacrer de nombreux habitants de Franche-Comté, alors espagnole, en 1595, lors de sa guerre contre Philippe II (fils de Charles Quint), roi d'Espagne et duc de Bourgogne.

 

Néanmoins, globalement (donc d'un point de vue comptable plutôt que moral), son bilan semble plutôt positif pour le pays par rapport à d’autres rois : il a pacifié la France en mettant fin à trente-huit ans de guerres de Religion (les hommes d’États savent que ce n’est jamais simple) grâce à l’édit  de Nantes, il a vaincu l’Espagne (ce qui lui a permis de se présenter comme roi voulu par Dieu donc comme roi de droit divin), il a limité le pouvoir des nobles tout en développant une noblesse de robe lucrative (pour qu’une fonction officielle puisse être transmise aux descendants, il fallait payer un droit annuel permettant ainsi de devenir noble : la taxe « paulette », désignée ainsi en référence à Charles Paulet, secrétaire du roi), il a restauré l’économie du royaume en parvenant à l’indépendance vis-à-vis des banques étrangères, il a embelli Paris (en terminant le Pont Neuf commencé par Henri III et en créant des places : l’actuelle place des Vosges et la place Dauphine) et équipé la province (par exemple avec le canal de Briare), en valorisant l’agriculture. Son ministre Maximilien de Béthune, le duc de Sully, surintendant des finances, des bâtiments et des fortifications, a d’ailleurs déclaré dans ses mémoires que « Pâturage et labourage sont les deux mamelles de la France. »

 

Quant à ses multiples conversions, elles ne semblent pas forcément bien sincères... mais que serait devenue la France sans ce savoir-faire politico-religieux qui a apporté une paix miraculeuse dans un contexte de haine fanatique entre deux religions sœurs, haine instrumentalisée à des fins politiques comme presque toujours dans ces cas-là (pensons aux milliers de morts provoquées de nouveau par la tenace haine entre catholiques et protestants en Irlande ou bien aux affrontements entre musulmans sunnites et chiites, avec des implications géopolitiques qui attisent les haines) ? La paix d'un pays vaut bien une conversion, certes peu sincère mais clairement positive et efficace...

 

D'un point de vue technique, il faut garder en tête que depuis le concordat de Bologne (1516), le roi de France nommait les évêques et les abbés. Si Henri IV était resté protestant, les problèmes politiques divers auraient encore aggravé les troubles religieux.

 

 

Timbre français gravé (par Albert Decaris en taille douce) pour les quatre-cents ans (en 1978) de la construction du Pont-neuf, commencé par Henri III en 1578 et achevé en 1610 par Henri IV. Ce très beau pont  est l'un des plus beaux de Paris (avec le pont Alexandre III qui a symbolisé l'amitié franco-russe  à l'époque où naissait la marque Confiseries Franco-Russes connue pour ses flancs) marquée par l'alliance entre ce tsar et le président français Sadi Carnot, assassiné tout comme Henri IV mais par un anarchiste quant à lui). Le Pont-neuf est important aussi parce qu'il a apporté plusieurs innovations. Il été le tout premier à traverser la Seine dans toute sa largeur (en enjambant l'île de la Cité) et à être équipé de trottoirs. Il a aussi été le premier pont non surmonté de maisons. Des peintures exposées au musée Carnavalet de Paris montrent en effet que les ponts étaient généralement  surmontés de boutiques ne laissant qu'un étroit passage central. Marie de Médicis, la seconde femme d'Henri IV, a souhaité (dès 1605) y placer une statue équestre de son mari. Cette statue sera achevée quatre ans après la mort du roi (en 1614), détruite suite à la Révolution (en 1792) puis refaite au moment de la Restauration (en 1818).

 

 

Oups... On allait oublier la poule au pot... et le fameux cheval blanc d'Henri IV ! (D'ailleurs pourquoi n'était-il pas blanc ?)

 

Il est impossible d'évoquer la figure d'Henri IV sans dire un mot de la fameuse poule au pot qu’il aurait promue sur toutes les tables du royaume de France. Au risque de provoquer une intense déception, je me dois de préciser qu'il s’agit vraisemblablement d’une légende puisque la première mention de la phrase attribuée à Henri IV (« Si Dieu me donne encore de la vie, je ferai qu'il n'y a pas de laboureur en mon royaume qui n'ait moyen d'avoir une poule dans son pot. ») date de 1661, (dans un ouvrage intitulé Histoire du Roy Henry le Grand, écrit par Hardouin de Péréfixe) soit 51 ans après sa mort et au début du règne de Louis XIV. Si Henri IV avait vraiment prononcé une phrase aussi marquante, il est raisonnable de penser qu'on en aurait retrouvé la trace bien avant cette date. Louis XVIII a lui aussi contribué à développer cette légende, pour donner une bonne image de la Restauration à travers son ancêtre plutôt populaire (a posteriori).

 

Quant à la fameuse question « Quelle est la couleur du cheval blanc d'Henri IV ? », elle trouverait son origine dans une question malicieuse du roi au duc de Sully : « Quelle est la couleur du cheval Albe ? ». Le roi, qui avait voulu nommer son cheval favori Albe (alba signifiant « blanc » en latin) aurait rétorqué que son cheval n'était pas blanc mais gris, ce qui est confirmé par des gravures qui montrent une robe crème ou grise. Le cheval en question était d'ailleurs un Barbe, appartement donc à une race élevée par les Berbères en Afrique du nord. Les cours royales européennes appréciaient généralement ce cheval depuis le Moyen Âge et en importaient beaucoup.

 

Autre explication au « cheval blanc » : Henri IV aimait draper son cheval de plumes blanches, tout comme son casque (pour pouvoir focaliser l'attention des troupes qu'il dirigeait lors des batailles), d'où sa célèbre phrase : « Ralliez-vous à mon panache blanc ! »