Charles Darwin, théoricien mal compris de l'évolution par la sélection naturelle

 

Le naturaliste anglais Charles Darwin (1809-1882) a déclenché beaucoup de passions et sa vision de l'évolution des espèces par sélection naturelle a été mise à toutes les sauces... Nous allons donc revenir sur la genèse de ses théories (appuyées sur des idées des Français Maupertuis et de Lamarck), face à toute une tradition fixiste (du Grec Aristote au Suédois Linné). Le transformisme de Darwin est né aussi d'un immense voyage, dont le récit intéresse autant les amateurs d'aventures que les esprits curieux d'histoire ou de philosophie des sciences. Enfin, il faudra tordre le cou à des préjugés sur l'application des idées de Darwin au monde de l'entreprise : et si c'était tout le contraire de ce qu'on a trop souvent dit ?

 

Par C. R.

Publié le 16/09/2021

Dernière modification le 15/10/2021

Le récit que Darwin a écrit de son Voyage d'un naturaliste autour du monde.

Du fixisme à l'intuition du transformisme

 

Tout est parti de la pratique scientifique des classifications.

 

Aristote avait ouvert la voix depuis l’antiquité en classant tout ce qu’il pouvait, des œuvres littéraires aux êtres vivants en passant par les mouvements, les causes et les arguments. Au XVIIIe voire au XIXe siècle (soit plus de deux millénaires après Aristote), le principe de ces classements avait finalement peu évolué : on classait en fonction des ressemblances et des différences observées – donc de façon statique (nous verrons comment une vision dynamique est apparue). En effet, le fixisme consistait toujours à considérer que les êtres vivants n’évoluaient pas et qu’un classement fondé sur les ressemblances suffisait. C’est globalement la base de l’ouvrage Systema Naturae (Système de la nature) du naturaliste suédois Carl von Linné (qui peut paraître aujourd’hui naïf mais qui a permis de faire émerger l’idée de la biodiversité, à partir de l’identification de milliers d’espèces végétales et animales différentes).

 

La source du fixisme réside non seulement dans la pensée d’Aristote (considéré pendant des siècles comme « Magister », « le maître », quelles que soient ses erreurs) mais aussi dans la Genèse, le premier livre de la Bible, disant que Dieu avait tout créé une fois pour toute en six jours : c’est ce qui avait enraciné pendant des siècles l’idée d’une définition fixe et définitive des êtres vivants. C’est d’ailleurs aussi la Genèse qui a cimenté jusqu’à aujourd’hui l’idée d’une hiérarchie des règnes (le divin est supérieur à l’humain, qui est supérieur à l’animal, qui est supérieur au végétal, qui est supérieur au minéral). Cette hiérarchisation (l’homme pouvant faire absolument tout ce qu’il veut des plantes et des animaux et bien sûr de la terre) explique la réticence ou l’indifférence persistante de beaucoup face aux problématiques du bien-être animal ou de la dégradation de la planète. Bien entendu, il y a eu des évolutions dans les conceptions religieuses : la majorité des croyants sont désormais très loin de ces idées qui étaient celles d’une époque très lointaine, même si d’autres sont restés figés comme nous le verrons.


 

Cependant, les précurseurs du transformisme ont eu une idée nouvelle. Le naturaliste (et physicien) français Pierre Louis Moreau de Maupertuis (né à Saint-Malo) et le philosophe (et encyclopédiste) français également Denis Diderot (né à Langres) se sont demandé s’il n’y avait pas une logique plus scientifique que la simple observation des ressemblances et des différences pour organiser un classement plus pertinent de tous les êtres vivants. Leur idée nouvelle (voir un article du magazine Pour la science sur ce sujet) consistait à concevoir les espèces d’êtres vivants non plus d’une façon statique, immuable, mais d’une façon dynamique, autour de l’idée de transmissions des caractères (ils avaient ainsi l’intuition des gènes mis en évidence au XIXe siècle par le moine catholique autrichien Gregor Mendel, génial père de la génétique qui a tout compris en plantant des petits pois – ce qui montre qu’il n’en avait pas un sous son crâne...). Pour nos savants français du XVIIIe siècle (Maupertuis et Diderot), non seulement des caractères se transmettaient à une descendance (ce qui permettait d’identifier une espèce) mais ces caractères pouvaient aussi se modifier, au point de pouvoir donner lieu à une nouvelle espèce. Ils avaient eu l’intuition de la mutation génétique ! En tout cas, l’idée d’un arbre généalogique (dynamique) des espèces était née.

 

 

 

 

 

 

 

 

  

La belle statue de Denis Diderot réalisée en bronze par Auguste Bartholdi à Langres, ville natale du philosophe et encyclopédiste, touche-à-tout à l'esprit particulièrement efficace et fertile.

 

Du lamarckisme au darwinisme

 

À partir de là, le naturaliste français Jean-Baptiste Lamarck (1744-1829) (Philosophie zoologique, 1809) a proposé une première théorie de l’évolution des espèces mais sans en expliquer concrètement le processus. Selon Lamarck, la fonction crée l’organe : la girafe a besoin de voir loin pour surveiller ses prédateurs donc son cou s’agrandit – comme par volonté (de Dieu ou de la girafe ?). Cela pouvait sembler naïf (sur ce point précis car, dans son ensemble, la théorie donnait un immense coup d’accélérateur aux sciences biologiques).

 

Le naturaliste anglais Charles Darwin (1809-1882) est parti de cette idée et il est allé encore plus loin en passant d’une théorie spéculative à une démonstration pratique : il a su démontrer concrètement que l’évolutionnisme théorique de Lamarck  était justifié ; mais il s’est intéressé beaucoup plus au « comment ? » qu’au « pourquoi ? », contrairement à Lamarck. Selon Darwin, la fonction ne crée par l’organe : l’environnement ne fait que sélectionner ce qui existe déjà grâce à la diversité proposée par (ce qu’on identifiera plus tard comme) les recombinaisons génétiques et par le hasard des mutations accidentelles (dont l’actualité récente nous a fourni un exemple récurrent avec la succession de variants émergents du virus du Covid 19).

 

 

Darwin est donc le fondateur du transformisme proprement dit, présenté dans L’origine des espèces (1859), écrit suite aux cinquante-sept mois de navigation sur le Beagle de 1831 à 36. Il a d’ailleurs fait le récit détaillé de son long périple, de ses observations et de ses réflexions. Nous pouvons les lire dans son Voyage d’un naturaliste autour du monde (voir la photo en haut de cette page). C’est donc grâce à ce détour par le voyage que s’est développée une théorie révolutionnaire, dont la portée dépasse le naturalisme : elle changera fortement la vision qu’ont les hommes de leur origine et de leur évolution.

 

Il faut préciser que Darwin est souvent présenté comme une caution à l’ultra-libéralisme économique, en tant que théorie de la loi du plus fort voire de la nécessité d’accepter l’élimination des plus faibles. Il s’agit en réalité d’une lecture simpliste et erronée de ses théories, pour ne pas dire un contresens. Nous allons voir que la théorie de Darwin ne correspond pas du tout à cela (et nous reviendrons à la fin sur une application beaucoup plus pertinente du darwinisme à l’économie). 

 

 

Le fonctionnement de l’évolution par sélection naturelle

 

Darwin a montré que l’évolution reposait sur le hasard de la reproduction sexuée et des mutations augmentant la diversité : c’est une sorte de loterie génétique (comme on dirait aujourd’hui), avec des combinaisons toujours nouvelles et uniques.

 

À partir de là s’effectue une sélection naturelle : les individus étant plus ou moins aptes à vivre dans un milieu donné, ceux qui survivent longtemps ont logiquement davantage de descendants, alors que ceux qui ont une vie plus courte ont moins de descendants.

 

Cette sélection produit une évolution, une transformation adaptée au milieu, sans qu’il y ait besoin d’une intervention extérieure, par exemple d’une volonté divine (un peu comme dans le cas de l’auto-organisation du transport des vivres par des fourmis : un système ingénieux leur permet d’établir assez rapidement l’itinéraire le plus court).

 

Le flamant rose : un bel exemple d'adaptation à l'environnement.

 

On parle parfois de bricolage naturel car des caractéristiques peuvent être réutilisées pour autre chose : des nageoires évoluent en pattes ou inversement (dans le cas des baleines par exemple) ; des pattes, en ailes (dans le cas des chauves-souris par exemple)...

 

Les adeptes du créationnisme (ceux qui professent que les espèces animales ont été créées d’emblée telles qu’elles sont aujourd’hui) censurent logiquement les ouvrages de Darwin dans les universités qu’ils contrôlent et où ils enseignement exclusivement leur doctrine fondamentaliste, inspirée par la lecture littérale (de quelques pages à peine) de textes religieux. Cette lecture purement littérale est pourtant obsolète depuis au moins le IIIe siècle, quand Origène (le fondateur de l’exégèse biblique chrétienne) a appliqué au christianisme la théorie exégétique des trois sens des Écritures (littéral, moral et spirituel), empruntée à une tradition juive encore plus ancienne (qui mettait en perspective quatre sens : littéral, allusif, allégorique et mystique – c’est ce dernier sens, secret, qui est la source de la Cabbale). Cette théorie a été reprise par deux des quatre pères de l’Église latine (Jérôme de Stridon et Augustin d’Hippone) puis par le moine anglais Bède le Vénérable et par le moine français Bernard de Clairvaux notamment. Les créationnistes, eux, se limitent au seul sens littéral pour bien sûr réfuter toute idée d’évolution.


Conséquences dans la nature et dans les sociétés humaines

 

Pour que cette sélection et cette évolution s’effectuent efficacement – en terme d’adaptation au milieu donc de survie – il faut une diversité maximale, de manière à faire face à toutes les possibilités et à tous les changements imprévisibles de milieu : si le climat change brutalement, si des prédateurs apparaissent, si un habitat disparaît, ceux qui étaient les plus faibles peuvent devenir les mieux adaptés, et inversement (les girafes au plus long cou sont d’abord handicapées mais se trouvent favorisées en cas de sécheresse durable les obligeant à trouver leur nourriture à la cime des arbres).

 

C’est ce qui peut expliquer que ce sont les entreprises bénéficiant de la plus grande diversité dans leur personnel (en termes de sexes, d’âges, d’origines, de cultures, de convictions, de style...) qui résistent le mieux aux crises économiques : elles peuvent toujours rebondir avec une idée ou une pratique nouvelle, tandis que les entreprises dont l’équipe de direction est monolithique (par exemple uniquement des hommes de la même génération ayant suivi le même type de formation) peuvent brutalement passer du succès à la faillite. La ville de Besançon, par exemple, a été très durement affectée par des faillites de grosses entreprises, naguère florissantes mais qui n’ont pas su prendre les bons tournants au bon moment (Lipp et Rhodiacéta surtout). J'aurais également pu prendre l'exemple de la ligne Maginot pour illustrer la difficulté à évoluer pour des groupes manquant de diversité (en l'occurrence l'état-major français de l'entre-deux-guerres, enfermé dans l'idée qu'une nouvelle guerre serait statique).

 

Voici quelques articles très divers sur le lien qui a été repéré (et quantifié) entre performance économique des entreprises et diversités en tout genre :

 

Pour conclure, les contraintes régissant la sélection naturelle forment un système infiniment complexe donc imprévisible. L’élimination des individus censés être les plus faibles au profit de ceux qui apparaissent comme les plus forts à un moment donné – si l’on pouvait en juger – ne pourrait donc en aucun cas favoriser l’évolution naturelle à long terme, l’uniformité risquant même de faire disparaître l’espèce rapidement. Il serait prétentieux ou naïf de vouloir anticiper des évolutions naturelles du haut de nos quelques décennies d’expérience, quand la nature a (comme le dit Idris Aberkane de façon plaisante mais judicieuse) des milliards d’années de recherche et développement d’avance...