Ces femmes étaient difficilement compatibles avec un cadre idéologique établi (politique, religieux ou autre) : elles ont gêné à la fois des chrétiens, des musulmans et des rationalistes athées, des monarchistes et des révolutionnaires, des communistes et des anticommunistes, des colonialistes et des anticolonialistes, des esclavagistes et des antiesclavagistes, des racistes blancs et des puritains noirs, des féministes et des antiféministes. Qui sont ces onze femmes auxquelles on a encore trop peu rendu hommage alors que leur histoire personnelle était extraordinaire dans tous les sens du terme ?
Par C.R.
Publié le 01/12/2025
Dernière modification le 24/01/2026
Yvonne Beauvais, Anna Walentynowicz et Claudette Colvin :
les trois plus récentes des onze femmes présentées dans cet article.
Portrait d'Hypatie par Julius Kronberg (huile sur toile, 1889, collection privée).
Photographie : domaine public, via Wikimedia Commons.
Hypatie est la plus ancienne femme scientifique du monde dont l’existence est vraiment attestée. Elle est peut-être même la seule femme scientifique de toute l’antiquité. Avant tout mathématicienne, elle était spécialiste des sections coniques, du cercle à l’hyperbole en passant la parabole et l’ellipse. C’est ce qui lui a permis de concevoir des instruments scientifiques comme des astrolabes (qui n’ont d’ailleurs été connus en Europe que cinq siècles plus tard, grâce à Gerbert d’Aurillac) et de décrire le mouvement des planètes – dans une conception héliocentrique.
Elle enseignait l’astronomie mais aussi la philosophie à Alexandrie. Rappelons au passage que cette ville était alors de langue et de culture grecque (depuis la conquête d’Alexandre le Grand qui a donné son nom à la ville et malgré la colonisation romaine qui a suivi). Hypatie, qui se situait ainsi toujours dans le cadre de la culture grecque, était logiquement suspecte par ses liens potentiels avec l’ancien polythéisme, interdit depuis les décrets (de 392 et 393) de l’empereur romain Théodose.
Elle a fini par être assassinée en 415 par des moines fanatisés, suite aux accusations de satanisme et de pratiques magiques proférées par l’évêque Cyrille d’Alexandrie – pourtant considéré comme un saint, aussi bien pour les orthodoxes que pour les catholiques, voire proclamé père et docteur de l’Eglise par le pape Léon XIII en 1882. Le patriarche Cyrille d’Alexandrie redoutait sans doute le prestige intellectuel d’une païenne savante dont on ne comprenait pas les pouvoirs (sa faculté à prévoir la position céleste des astres pouvait passer pour diabolique aux yeux de ceux qui n’avaient aucune connaissance scientifique) et qui constituait une concurrence pour son pouvoir religieux. L’intolérance agressive de Cyrille d’Alexandrie a d’ailleurs été aussi à l’origine de massacres de Juifs (le mot d’origine russe pogrom est lié au contexte politico-social spécifique de l’Empire russe – qui ne s’est pas opposé à ces massacres – de 1821 à 1917, puis de la république socialiste fédérative soviétique de Russie jusqu’en 1920).
On associe parfois la mort d’Hypatie avec l’incendie (non élucidé) de la bibliothèque d’Alexandrie (la plus importante de son temps), où ont disparu beaucoup de connaissances du monde antique ; mais les deux événements n’ont pas forcément de lien.
Hypatie a en tout cas été valorisée longtemps après sa mort, mais d’une façon toujours assez artificielle. Au Moyen Âge, son histoire a été modifiée pour faire d’elle un exemple de vertu féminine chrétienne. C’est pour le moins paradoxal : c’est un peu comme si les Anglais avaient fait de Jeanne d’Arc un modèle du courage des femmes anglaises. La philosophie des Lumières a tenté de rétablir la vérité en faisant d’Hypatie le symbole des victimes de l’intolérance catholique de leur temps. Cela semble évidemment plus réaliste mais il faut quand même remarquer qu’entre l’évêque Cyrille d’Alexandrie et le XVIIIe siècle, treize siècles ont passé. Le raccourci est quand même très excessif. Au XXe siècle, Hypatie est devenue un symbole de la lutte pour le droit des femmes, au risque de la réduire à une situation sociale banale et décontextualisée, en ne soulignant plus assez sa grande singularité intellectuelle en tant que personne dans l’absolue. Elle a été avant tout une grande mathématicienne ; et si elle avait été un homme, elle aurait également été un grand mathématicien.
La statue de la reine Dihya (alias Al Kahina) à Baghaï (en Algérie, dans l'Aurès).
Photographie : domaine public, via Wikimedia Commons.
Si les Français connaissent bien Jeanne d’Arc, ils connaissent beaucoup moins une reine berbère morte au combat en défendant son peuple lors de la conquête arabo-musulmane (pendant la troisième invasion du Maghreb), en 703.
Je vous renvoie à la section qui lui est consacrée dans l’article sur les Berbères.
Il est facile de comprendre qu’elle a intéressé aussi peu des Européens qui (dans le cadre d’une pensée coloniale) ont pu mépriser cette Nord-Africaine que des Arabes qui ont pu la voir comme un obstacle (ou comme le symbole d’un peuple autochtone attaché à une culture vue – de façon réductrice – comme préislamique). C’est d’ailleurs encore en partie le point de vue du pouvoir algérien qui craint un séparatisme kabyle (tandis que le pouvoir marocain assume désormais la composante berbère comme constitutive de l’identité originelle et actuelle du pays). La statue de la reine Dihya, en Kabylie, est régulièrement vandalisée mais les autorités d’Alger ne semblent pas s’en émouvoir, comme s’il ne s’agissait pas de la plus grande héroïne de leur histoire.
Portrait (anonyme) d'Olympe de Gouges (mine de plomb et aquarelle, XVIIIe siècle,
musée du Louvre). Photographie : domaine public, via Wikimedia Commons.
Olympe de Gouges était originaire de Montauban, où elle est née sous le nom de Marie Gouze. Elle a surtout été l’autrice d’une Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (1791). Cela pourrait lui ouvrir la porte du Panthéon mais cette idée suscite toujours des polémiques : on lui reproche d’avoir critiqué des insurrections d’esclaves (alors qu’elle a beaucoup lutté pour l’abolition de l’esclavage) et d’avoir davantage critiqué l’exclusion des femmes que l’exclusion des pauvres (mais n’y avait-il pas au moins autant de femmes pauvres que d’hommes pauvres ?).
L’origine des polémiques se situe peut-être dans sa critique implacable d’une dérive de la Révolution française : sa phrase « Le sang, même des coupables, versé avec cruauté et profusion, souille éternellement les Révolutions » heurte toujours ceux qui idéalisent même la Terreur comme un mal nécessaire (idée qui se retrouve à toutes les époques et sous toutes les latitudes pour justifier tout et n’importe quoi).
Favorable à une révolution mais critique à l’égard de ses excès et souhaitant le maintien d’un certain pouvoir royal (donc détestée par tous), Olympe de Gouges a été la deuxième femme à être été guillotinée pendant la Révolution (après Marie-Antoinette), sur ordre de Robespierre. Ceux qui valorisent aujourd’hui encore ce personnage (et qui adoptent souvent une vision polarisée très simpliste : soit on souscrit en bloc à toutes les actions de la Révolution française sacralisée, soit on est un royaliste réactionnaire ennemi du peuple) ne peuvent donc logiquement pas accepter la moindre valorisation d’Olympe de Gouges.
Portrait de Mary Wollstonecraft par John Opie (huile sur toile, vers 1790, Tate Britain).
Photographie : domaine public, via Wikimedia Commons.
Mary Wollstonecraft est un peu le pendant anglais d’Olympe de Gouges.
Dans un pamphlet intitulé Défense des droits de la femme (A Vindication of the Rights of Woman), elle a expliqué que l’infériorité des femmes dans la société n’est pas due à une faiblesse biologique mais à une éducation différente.
Elle a longtemps été oubliée, si ce n’est comme épouse de William Godwin (qui a contribué à la déconsidérer en racontant après sa mort tous les détail de sa vie – qui ne pouvait que choquer ses contemporains) et comme mère de Mary Wollstonecraft Godwin, alias Mary Shelley, célèbre pour son roman épistolaire Frankenstein ou le Prométhée moderne (Frankenstein; or, The Modern Prometheus).
Le manque de notoriété (du moins en France) de Mary Wollstonecraft vient peut-être aussi du fait que, comme Olympe de Gouges, elle a refusé tout simplisme. Globalement encore plus favorable qu’elle aux idées de la Révolution française, elle a quand même versé une larme quand Louis XVI (Louis-Auguste de France, appelé « Louis Capet » par les autorités révolutionnaires), a dû être guillotiné. Elle a aussi considéré à juste titre que le rôle des femmes souhaité par l’opportuniste Talleyrand (qui, pendant la Révolution française, s’appuyait sur des idées de Jean-Jacques Rousseau, considéré comme progressiste mais en réalité rétrograde sur plusieurs sujets) réduisait celles-ci à de « gentilles petites brutes domestiques » complètement « endoctrinées ».
Mary Wollstonecraft ne sera réhabilitée que dans le sillage du féminisme des années 1970.
Une étonnante sculpture dédiée à Mary Wollstonecraft :
quand le féminisme marque un but... contre son camp
L’artiste britannique Maggi Hambling a certainement cru rendre hommage à Mary Wollstonecraft par une sculpture, qu’il n’est pas interdit de trouver laide – presque autant que celle que la même artiste a consacrée à Oscar Wilde, à propos de laquelle le critique d’art Charles Spencer a écrit : « Hideux est un mot trop doux pour la décrire. (...) Même Wilde, le maître de l'aphorisme, n’aurait peut-être pas pu trouver de mots pour la décrire. »
La sculpture de Maggi Hambling dédiée à Mary Wollstonecraft est surtout critiquable dans la mesure où ses choix artistiques peuvent apparaître comme contreproductifs : voulant prendre le contrepied des statues habituellement consacrées aux hommes, Maggi Hambling a eu l’idée de rendre le personnage petit par rapport à une sorte de socle censé représenter les femmes qui l'ont précédée (ce qui diminue visuellement l’importance de Mary Wollstonecraft), de choisir la nudité pour éviter de la situer dans son époque par des vêtements (ce qui, au final, ramène une intellectuelle à l’apparence d’une femme-objet) et de représenter finalement la naissance du féminisme à travers une femme ordinaire pour ne pas dire générique (ce qui réduit encore le rôle de Mary Wollstonecraft, comme si son action singulière était superflue).
A Sculpture for Mary Wollstonecraft par Maggi Hambling (bronze et granit,
2020, Londres). Photographie : domaine public, via Wikimedia Commons.
Portrait de Mary Somerville par Thomas Phillips (huile sur toile, 1834, Scottish
National Gallery). Photographie : domaine public, via Wikimedia Commons.
Le rôle de cette polymathe écossaise a été impressionnant et il est étonnant que son nom ne soit pas ultraconnu (du moins en France, encore une fois).
Mary Somerville a vulgarisé de façon magistrale de grands ouvrages scientifiques (comme La Mécanique céleste de Laplace) et a donné une vision unifiée des sciences de son temps en établissant des liens entre elles (On the Connections of Physical Sciences). Elle a surtout été la première scientifique à avoir évoqué l’existence de la planète Neptune, grâce à des calculs sur les perturbations de la trajectoire d’Uranus.
Elle a aussi contribué à faire éclore beaucoup de grands esprits scientifiques nouveaux grâce à certains de ses ouvrages (Physical Geography) d’une grande importance pédagogique parce que très intelligents. Elle a d’ailleurs formé Ada Lovelace, autrice du premier programme informatique de l’histoire (voir la section suivante).
En parallèle de ses activités scientifiques, Mary Somerville a aussi été une femme de convictions : elle s’est engagée notamment pour le droit de vote des femmes et pour l’éducation des jeunes filles. Elle connaissait extrêmement bien le sujet puisque ses parents l’empêchaient de lire les Éléments d’Euclide en lui confisquant ses bougies le soir, tandis que son premier mari (Samuel Karlovitch Greig, un officier de marine russe) trouvait ridicule qu’une femme s’occupe de littérature et de mathématiques – elle comprendra plus tard que comme il n’avait lui-même aucune connaissance scientifique, il n’avait sans doute pas envie d’être ridicule par rapport à elle. Heureusement, son second mari, William Somerville, l’a encouragée avec enthousiasme et a partagé son plaisir de grimper sur le Vésuve pour observer son cratère pendant une éruption (mais eux ont survécu à ce spectacle, contrairement à Pline l’Ancien, qui avait pourtant observé le même volcan de plus loin, lors de l’éruption qui a enseveli Pompéi).
Le rôle de Mary Somerville a certainement été minoré dans l’histoire des sciences parce qu’elle a été éclipsée par ceux qu’elle a formés mais aussi parce qu’elle a développé une curiosité intellectuelle extrêmement diversifiée – elle a fait des recherches en mathématiques, en astronomie, en botanique, en minéralogie, en géographie, etc. – à un moment où la spécialisation s’intensifiait. C’est d’ailleurs encore plus le cas aujourd’hui : la polymathie est tellement peu à la mode que le mot lui-même est rarement connu.
Portrait d'Ada Lovelace au piano par Henry Phillips (1852).
Photographie : domaine public, via Wikimedia Commons.
La mathématicienne anglaise Ada Lovelace (née Byron puisqu’elle était la fille de lord Byron) a été la première personne de l’histoire à imaginer (sur le plan théorique) une boucle conditionnelle : une structure avec branchements conditionnels, consistant à pouvoir répéter une séquence si une condition est respectée. On peut donc considérer qu’elle a inventé le tout premier programme informatique pour le projet de machine analytique de son compatriote et ami Charles Babbage : une machine à calculer programmable qu’il a imaginée en 1834 (mais pas réalisée de son vivant) en se fondant sur l’idée d’utiliser des cartes perforées de métier Jacquard.
Ada Lovelace a également été la première, avant Alan Turing, à imaginer que la machine puisse travailler non plus seulement sur des données (et avec des résultats) numériques mais sur d’autres symboles, y compris des lettres.
Pourquoi son importance dans l’histoire des sciences et des techniques n’a-t-elle été reconnue que dans la seconde moitié du XXe siècle, soit un siècle après sa mort ? Voici quelques raisons possibles :
En tout cas, même si sa reconnaissance a été tardive, elle est désormais bien réelle : c’est en son honneur qu’un langage informatique a été nommé ADA (dont il y a eu plusieurs versions entre 1983 et 2022) par l'ingénieur français Jean Ichbiah (qui avait été choisi pour cela par le département de la Défense américain).
Pour aller plus loin, vous pouvez lire un article de Quentin Lazzarotto et Avner Bar-Hen sur le site du Conservatoire des Arts et métiers (CNAM) ou écouter une émission radiophonique de France Culture.
Portrait photographique d'Hubertine Auclert (1910, Bibliothèque nationale de France).
Domaine public, via Wikimedia Commons.
Hubertine Auclert reste étrangement assez peu connue, sans doute parce qu’elle a déplu à tous les camps constitués. Elle était à la fois croyante et progressiste à une époque où ces deux clans étaient irréconciliables. Elle a critiqué à la fois la colonisation et les pratiques patriarcales arabes qui avaient pour conséquence commune la misère des femmes arabes, à la fois la droite conservatrice et la gauche refusant le droit de vote des femmes. Elle est en effet l’une des personnalités qui ont le plus compté dans la naissance du mouvement suffragiste.
Il faut absolument lire son discours prononcé au congrès ouvrier socialiste de Marseille.
Ce texte est précieux pour de multiples raisons. Il propose de vérifier scientifiquement une des croyances les plus tenaces. Pour tester la différence de nature et de caractère entre les hommes et les femmes, elle propose de faire une expérience simple (l’équivalent entre les genres des inversions de rôles que les pièces de Marivaux ont mises en scène entre les groupes sociaux : maîtres et esclaves) : inverser les conditions des filles (invitées à étudier dans les écoles industrielles) et des garçons (cantonnés à la cuisine et à la couture) pour voir le résultat. Néanmoins, au-delà de cette expérience théorique dont l’énoncé a bien sûr pour but de faire réfléchir, elle précise qu’il ne s’agit pas d’inverser les rôles dans la société réelle mais simplement d’instaurer une égalité véritable.
Le discours d’Hubertine Auclert met surtout en évidence un grand nombre d’arguments biaisés ou d’incohérences de la part des militants de gauche de son temps :
Pour aller plus loin, vous pouvez lire un intéressant article universitaire d'Édith Taïeb.
Droit de vote des femmes dans quelques pays
1893 : Nouvelle Zélande (y compris pour les femmes maori)
1901 : Australie (mais uniquement pour les femmes blanches)
1906 : Finlande
1913 : Norvège
1915 : Danemark
1917 : Russie
1918 : Arménie, Hongrie, Canada, Autriche, Allemagne, Royaume-Uni (mais pour les femmes de plus de trente ans),
1919 : Pays-Bas, Luxembourg, Suède
1920 : USA (mais uniquement pour les femmes blanches)
1924 : Mongolie
1928 : Royaume-Uni (pour les femmes à partir de 21 ans)
1931 : Sri Lanka
1932 : Roumanie, Brésil
1934 : Cuba, Turquie (sous l’impulsion de la modernisation et de la laïcisation accélérées de Mustafa Kemal dit Atatürk)
1938 : Ouzbékistan
1944 : France métropolitaine (le premier vote aura lieu en 1945)
1945 : Italie
1946 : Japon
1947 : Pakistan (mais des chefs tribaux ou religieux empêchent toujours souvent les femmes de voter)
1948 : Belgique et Israël
1950 : Haïti et Inde
1952 : Liban, Grèce, Bolivie
1956 : Tunisie
1957 : Liban
1958 : Algérie française
1962 : Monaco
1963 : Iran, Maroc, Afghanistan (seulement jusqu’en 2021)
1965 : USA (pour toutes les femmes, y compris noires, suite au mouvement des droits civiques)
1974 : Portugal
1975 : Espagne
1991 : un dernier canton suisse
1994 : Afrique du sud (pour toutes les femmes, suite à la fin de l'Apartheid)
1999 : Qatar
2011 : Arabie saoudite (mais avec beaucoup d’obstacles pratiques)
Bien sûr, la question du droit de vote des femmes ne se pose ni pour les régimes dans lesquels le pouvoir exécutif ne fait l’objet d’aucun vote véritable (comme en Afghanistan depuis 2021), ni pour un régime théocratique comme le Vatican, monarchie élective absolue dans laquelle le vote est réservée à certains hommes seulement (les cardinaux).
Portrait photographique d'Isabella Goodwin vers 1915 (New York Times).
Domaine public, via Wikimedia Commons.
Isabella Goodwin a été la première femme détective à New York et a résolu une importante affaire en 1912 : mais comment pouvait-elle travailler dans la police avant la Première Guerre mondiale ?
Veuve de son mari policier, elle est parvenue à se faire embaucher comme surveillante de prison par le chef de la police de New-York du moment : un certain Theodore Roosevelt. Ce futur président des États-Unis (avant son homonyme Franklin Delano Roosevelt) se caractérisait alors par sa volonté de mettre en avant la compétence plutôt qu’une appartenance politique (il s’était donc attaqué au clientélisme et à d’autres formes de corruption).
L’inversion des sensibilités entre républicains et démocrates
au XXe siècle
À l’époque de Theodore Roosevelt, les républicains comme lui avaient tendance à être plus humains avec les minorités que les démocrates, qui justifiaient alors les violences faites aux Noirs. Quand Theodore Roosevelt a été élu président, il a proclamé la nécessité de rendre accessible la prospérité à chacun selon son mérite, quelle que soit sa religion ou sa race (même s’il conservait fatalement certains des préjugés de son temps et s’il avait renoncé finalement à inviter des défenseurs des droits civiques pour éviter les scandales ou le retour d’une guerre civile).
Pendant qu’Isabella Goodwin occupait ce poste de surveillante de prison, on lui a demandé d’enquêter (officieusement) pour résoudre certaines affaires. Ainsi, en 1912, alors qu’une affaire de vol à main armée résistait à l’enquête menée par 60 détectives, c’est finalement elle qui est parvenue à la résoudre.
Par la suite, elle s’est remariée (avec un homme qui avait 32 ans de moins qu’elle) mais elle a poursuivi son travail à la police jusqu’à sa retraite. Femme policier, veuve remariée à un très jeune homme et ne dépendant pas économiquement de son mari, elle cochait beaucoup de cases pour être critiquée (un peu comme Claudette Colvin plus tard) et peu valorisée malgré son importance.
Pour aller plus loin, vous pouvez lire un article (en anglais) du New York Times.
Portrait photographique d'Yvonne Beauvais, tel qu'il apparaît sur
la couverture d'un ouvrage de René Laurentin et Patrick Maheo :
Bilocations de Mère Yvonne-Aimée de Malestroit (éd. François-Xavier de Guibert, 2010).
Yvonne Beauvais, mère (sous le nom d’Yvonne-Aimée de Jésus) d’un couvent de sœurs augustines à Malestroit (donc connue sous le nom d’Yvonne-Aimée de Malestroit), pourrait être l’un des personnages les plus célèbres de la Seconde Guerre mondiale voire de l’histoire de France, aussi bien par son action que par le mystère très épais qui l’entoure. Pourtant, elle reste relativement peu connue, suite, notamment, à la volonté du Vatican, et plus précisément du cardinal Ratzinger avant qu’il ne devienne le pape Benoît XVI, de la faire oublier – même si elle est désormais plutôt mise en avant au sein de l’Église catholique.
Grande résistante, elle a caché et soigné beaucoup de résistants sous le nez des occupants allemands. Elle a été torturée par les nazis, suite à une dénonciation de catholiques français (ce qui explique en partie la volonté de Ratzinger de ne pas lui faire de publicité et d’avoir interrompu très vite son procès de canonisation, au prétexte qu’elle en faisait trop : de miracles et d’actions de charité...), parce qu’en tant que résistante, elle communiquait avec des communistes (considérés comme pire que les occupants nazis par certains catholiques – il faut rappeler que cela se passait vingt ans avant le concile Vatican II).
Sa vie n’a pas seulement été marquante par son parcours de religieuse résistante, mais aussi par un certain nombre de miracles ou de dons paranormaux (selon le point de vue dans lequel on se place). Des témoins (des sœurs de son couvent, des prêtres et d’autres personnes) ont mentionné surtout deux types de faits.
D’une part, elle aurait eu un don d’ubiquité (de bilocation) : pendant qu’elle était torturée, elle est apparue à un ami proche (qui l’a touchée) en lui racontant ce qu’elle subissait ; elle est apparue aussi à une vingtaine de marins en mer (au même moment qu’elle annonçait à la fille de l’un d’eux que son père lui dirait à son retour qu’il l’aurait vue). C’est pourquoi lorsque de Gaulle lui a remis une décoration, il aurait dit en plaisantant : « j’espère que vous n’êtes pas en train de vous faire décorer par Churchill en même temps... ».
D’autre part, elle aurait annoncé, par écrit, dans les années 1920, des faits qui ont eu lieu vingt ans plus tard, notamment des bombardements (des cylindres de métal tombant sur des gares pour les faire exploser) et le moment où elle a reçu une sixième décoration. Une lettre du 25 mars 1929 (écrite quand elle était encore une simple religieuse) décrit cette journée avec une assez grande précision : « J’ai eu cette nuit un songe curieux. Cette fois, je me demande si je ne suis pas à moitié folle : je me suis vue devant la clinique avec beaucoup de religieuses autour de moi. Cela semblait être un jour de fête, il faisait beau. J’avais sur la poitrine, épinglées, 4 ou 5 médailles, dont la Légion d’honneur. J’étais au milieu des religieuses et semblais être leur Mère. Un grand officier vint vers moi me saluer. »
Le 7 août 1949, devant la clinique où sont rassemblées les religieuses et alors qu’elle porte déjà cinq décorations (notamment la Légion d’honneur qui lui a été remise auparavant par Charles de Gaulle), elle reçoit la Croix de guerre (au nom de toute la clinique) des mains du général Louis-Alexandre Audibert, un résistant qui a bénéficié de l’aide d’Yvonne-Aimée (et qui était de très grande taille).
Portrait photographique d'Anna Walentynowicz tel qu'il apparaît sur
des sites gouvernementaux de Pologne (comme celui-ci)
Anna Walentynowicz, née en Ukraine, a eu une importance capitale dans l’histoire de la Pologne.
Travaillant depuis 1950 aux chantiers navals de Gdansk, elle a eu des activités syndicales qui ont conduit à un premier licenciement en 1968. À partir de là, son engagement a été de plus en plus ferme et ses conditions de travail, de plus en plus chaotiques.
Réembauchée suite à une pétition ouvrière, elle a participé à des mouvements syndicalistes clandestins dans les années 1970.Cinq mois avant la retraite, le 7 août 1980, elle a été licenciée de nouveau, ce qui l’a privée de ses droits à une pension de retraite.
C’est précisément cette injustice qui a déclenché la formation du mouvement Solidarnosc (qui était une fédération syndicale), qu’elle a fondé le 31 août avec Lech Walesa, en bénéficiant du soutien des évêques catholiques. Elle a alors été condamnée à une peine de prison par le pouvoir communiste mais, après sa libération en 1981, elle a également été mal vue au sein du mouvement Solidarnosc – parce qu’elle n’adhérait pas à la recherche de conciliation que souhaitaient les évêques par rapport au pouvoir communiste.
Plus tard, elle a soupçonné Lech Walesa d’avoir mené un double jeu, en ayant fait partie de la police secrète de l’État communiste tout en dirigeant Solidarnosc. Un jugement a alors lavé (provisoirement) Walesa de tout soupçon et a jeté le discrédit sur elle. L’ancien opposant Walesa est même devenu, quant à lui, président de la République de Pologne en 1990.
En 2000, finissant sa vie dans la misère, Anna Walentynowicz a demandé une indemnité suite à ce qu’elle avait subi dans les années 1980. Le tribunal de Gdansk l’a déboutée de sa demande. Cette même année, Lech Walesa a été blanchi de nouveau par le tribunal.
Pourtant, Anna Walentynowicz avait raison : en 2016, enfin, l'Institut polonais de la mémoire nationale (IPN) a rendu public le contenu d’archives qu’il venait de découvrir chez un ancien ministre communiste décédé : Lech Walesa avait bien été un agent de la police d’État (sous le nom de « Bolek ») et il avait bien dénoncé des ouvriers, qui avaient été ensuite massacrés par la police.
À ce jour, l’aéroport de Gdansk est toujours nommé Lech Walesa et non Anna Walentynowicz.
Portrait photographique de Claudette Colvin, deux ans avant le jour où elle a refusé
de céder son siège à un Blanc, pour la première fois dans l'histoire des États-Unis.
Domaine public, via Wikimedia Commons.
Le 2 mars 1955, à Montgomery (Alabama), Claudette Colvin – qui avait 15 ans – a refusé de céder sa place à un Blanc, comme le lui demandait le chauffeur de bus. Elle a été condamnée par la justice pour cette insoumission puis son pasteur l’a fait libérer sous caution. Sa mère et la communauté afro-américaine lui ont alors demandé de se faire oublier.
Le 1er décembre 1955 à Montgomery (Alabama), Rosa Louise McCauley Parks – qui avait 42 ans – a refusé de céder sa place à un Blanc, comme le lui demandait le chauffeur de bus. Elle a reçu une amende puis le pasteur Martin Luther King a lancé une campagne de protestation contre la compagnie de bus de Montgomery. La communauté afro-américaine de l’ensemble des États-Unis s’est émue de cette histoire.
La situation était bien sûr la même. La ligne de bus était la même. L’action était la même, ou presque puisque l’acte de Claudette Colvin était spontané tandis que celui de Rosa Parks était préparé.
L’histoire a surtout retenu l’insoumission de Rosa Parks alors que l’acte de courage initial était en réalité l’œuvre de Claudette Colvin, neuf mois plus tôt, sur la même ligne de bus. Pourquoi n’est-ce pas le véritable acte de résistance de Claudette Colvin qui a été mis en avant ?
L’explication est assez simple. Quand l'Association nationale pour la promotion des gens de couleur (National Association for the Advancement of Colored People, NAACP) a réfléchi pour lancer une campagne politique autour de ce qui était arrivé à Claudette Colvin, cette dernière était enceinte d’un homme marié. Elle n’était elle-même pas mariée et n’avait encore que quinze ans. De plus, comme sa mère avait été abandonnée par son père, elle avait été adoptée par sa tante (dont elle portait le nom de famille). Cette situation (surtout le fait qu’elle était enceinte) aurait prêté le flanc à la critique et aurait nui au mouvement civique. De plus, quand le premier fils de Claudette Colvin est né (en décembre 1955, ce qui a d’ailleurs provoqué un renvoi de son école en 1956), il avait la peau très pâle (ce qui suggérait qu’elle avait eu une relation avec un Blanc, ce qui n'aurait plu ni aux Noirs, ni aux Blancs, pour simplifier) alors que Claudette Calvin avait justement la peau très noire (beaucoup plus que Rosa Parks), ce qui pouvait aussi, bien paradoxalement, contribuer à la faire écarter par la NAACP, comme le pense l’intéressée.Il y a donc eu un choix : celui de changer de personnage symbolique. Rosa Parks était adulte, mariée depuis vingt-trois ans, elle avait un emploi : elle était couturière donc élégamment vêtue. Elle correspondait mieux à l’image que voulait mettre en avant la communauté afro-américaine dans le combat difficile des droits civiques contre la ségrégation institutionnalisée par les lois Jim Crow.
Entre l’acte de Claudette Colvin et celui de Rosa Parks (qui se connaissaient), d’autres femmes ont accompli le même. On les a toutes oubliées mais Claudette Colvin leur a rendu hommage.
En tout cas, Claudette Colvin n’a pas pu réaliser ses ambitions politiques personnelles. Ce n’est qu’en décembre 2021 (à 82 ans) qu’elle a demandé que son casier judiciaire soit radié. Le juge a accepté.
Marie Pasteur, femme de Louis Pasteur, n’a pas été une grande scientifique, du moins à notre connaissance. Quand l’université de Franche-Comté s’est renommée « Marie et Louis Pasteur », elle a sans doute cru faire œuvre de féminisme (ou de parité) mais la démarche est certainement contreproductive : en décrétant une équivalence entre une épouse assistante et un chercheur qui a marqué l’histoire des sciences et la société, on induit l’idée (malsaine car infantilisante) selon laquelle les femmes auraient besoin d’une valorisation artificielle. Suggérer une équivalence entre le couple « Marie et Louis Pasteur » et le couple « Pierre et Marie Curie » (nom d’une autre université) est trompeur – et nous éloigne d’une véritable reconnaissance du rôle objectif de chaque individu, sans discrimination, ni négative ni positive. On pourrait presque aller jusqu’à dire qu’il y a paradoxalement une forme de misogynie dans la volonté de valoriser de façon artificielle certaines femmes (en suggérant qu’elles auraient besoin de cela) alors que la liste de femmes importantes est assez longue sans devoir en ajouter artificiellement.
Marie Curie, qui n’était pas seulement la femme de Pierre Curie, n’a, au contraire, pas besoin d’être défendue ici : extrêmement célèbre (davantage que son mari, grand chercheur également) et ayant reçu deux prix Nobel (de physique en 1903 puis de chimie en 1911), elle est (paradoxalement) disqualifiée pour figurer dans une liste de femme trop peu reconnues. Son importance dépasse d’ailleurs le cadre de l’histoire des sciences, puisqu’elle est devenue un personnage de fiction : au théâtre et au cinéma avec Les Palmes de Monsieur Schultz de Jean-Noël Fenwick.
Alexandra Kollontaï (1872-1952) est évidemment une femme qui a marqué l’histoire mais certaines de ses ambiguïtés sont trop graves pour la mettre à l’honneur. Certes, elle a été la première femme ministre (plus exactement commissaire du peuple en 1917-1918, sous la présidence de Lénine et aux côtés de Staline) de l’histoire moderne, mais en défendant par la suite le point de vue stalinien, elle a totalement méprisé la vie humaine, notamment celle des soldats soviétiques faits prisonniers : malgré les efforts de la Croix-Rouge internationale, Alexandra Kollontaï a refusé de reconnaître l’existence de prisonniers de guerre soviétiques, en considérant qu’ils n’auraient pas dû se rendre aux Allemands, donc qu’ils méritaient des traitements barbares – qu’elle aurait pourtant eu le pouvoir d’empêcher par un simple mot. Alexandra Kollontaï est aussi considérée comme une artisane de la liberté sexuelle ; pourtant, la liberté qu’elle mettait en avant n’était qu’une liberté instrumentalisée (si l’on peut encore parler de liberté dans ce cas) au service du projet de l’URSS : pour elle, toute femme soviétique devait accepter d’assouvir les désirs sexuels des soldats soviétiques. On reste loin de la véritable liberté sexuelle fondée sur la liberté individuelle (et non sur une soumission à un projet politique). Le destin d’une personne ne doit pas être assujetti à un projet extérieur à lui-même : c’est le principe de dignité formulé par le philosophe Emmanuel Kant.