Vaccin, vaccination, variolisation : d’où viennent ces mots et ces pratiques ?

 

Avec la pandémie de Covid 19, on parle beaucoup de vaccins et de vaccination. L’origine de ces mots et de ces pratiques pourrait bien vous étonner...

 

Voici donc l'histoire des toutes premières expérimentations vaccinales sur l’homme et de la victoire de l'homme sur une maladie effrayante, la variole (en 1980), grâce au vaccin.

 

Par C. R.

Publié le 15/06/2021

Modifié le 22/07/2021

C'est en comprenant le lien entre la variole de la vache et la variole de l'homme que Bose puis Jenner ont inventé la vaccination (sur la photo : des vaches Highland affrontant l'hiver du nord-ouest de l'Écosse)

De la variole de la vache à la vaccine

 

Au commencement était la vache... Non, il ne s’agit pas d’une nouvelle version de l’histoire du monde mais simplement de l’histoire du mot vaccin, qui dérive d’un mot apparu en 1749, vaccine, version francisée et abrégée du latin moderne (variola) vaccina signifiant « (variole) de la vache ». Nous allons voir quel est le rapport entre nos vaccins et la vache (vacca en latin).

 

Au XVIIIe siècle, une maladie d’origine virale faisait des ravages et était restée jusque-là incurable : la variole, dont l’autre nom était « petite vérole ». Le mot variole vient du latin variola, dérivé de varius (signifiant « varié, tacheté, moucheté ») parce que la maladie se caractérisait par l’éruption d’innombrables pustules, suivies de complications diverses voire de la mort : 30 % des malades mouraient, les autres restaient défigurés.

 

Cette maladie n’a disparu qu’en 1980, suite à une campagne mondiale de vaccination encadrée par l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé).

 

Comment l’humanité est-elle parvenue à vaincre cette maladie qui effrayait même les têtes couronnées et qui avait d'ailleurs tué Louis XV (seul roi de France qui n’a pas pu être embaumé à cause des terribles effets de cette maladie) ?

 

 

Edward Jenner, un médecin anglais audacieux qui a su établir un lien entre la vache et l’homme

 

Il existait une maladie assez proche de la variole humaine mais qui affectait certains animaux, comme les chevaux et les vaches (cow pox : « vérole des vaches ») mais le lien ne pouvait pas être établi par des médecins ou par des scientifiques qui considéraient que l’être humain constituait un règne à part (entre le divin et l’animal). Pour imaginer un lien entre les deux maladies, il fallait une révolution mentale consistant à voir l’homme comme un animal parmi les autres.

 

C’est justement cette libération intellectuelle qui a finalement permis à un médecin anglais, Edward Jenner, de comprendre que l’inoculation volontaire de la variole des vaches à un être humain ne le rendait pas malade mais stimulait la production d’anticorps permettant à son organisme de se protéger contre la variole humaine. Il a donc gratté les deux bras d’un enfant de huit ans avec un morceau de bois qui venait d’être frotté sur les pustules de la main d’une fermière qui s’était infectée en trayant des vaches. Suite à cette transmission du pus, l’enfant (James Phipps) a été seulement un peu malade mais n’a pas eu de forme grave. En procédant ainsi à une vaccination médicale en 1796, Edward Jenner avait inventé l’immunologie.

 

Les mots vaccin, vacciner et vaccination sont logiquement arrivés très vite en France : ils ont été attestés à partir de 1801, soit cinq ans plus tard.

 

On dit que ce qui a permis sa révolution mentale était un conseil de son enseignant, le chirurgien John Hunter (qui mérite bien sa statue à Leicester Square à Londres) : « Ne croyez pas : essayez ! » Comme pour la plupart des avancées humaines, c’est le fait de se libérer d’une croyance qui a permis un bond en avant. En tout cas, les souches virales issues du pus des vaches (la vaccinia) sont passées d’un laboratoire à l’autre et ce procédé s’est peu à peu imposé (vers 1840) en Angleterre, où l’on a pris l’habitude d’inoculer le pus de bras à bras en demandant la contribution d’une personne qui avait attrapé la variole des vaches.

 

C’est ainsi que le vaccin, désignant d’abord le virus de la vaccine (variole de la vache), a fini par désigner ce qui protège l’homme de sa propre variole, puis d’autres maladies.

 

Timbre que la Poste française a dédié à Louis Pasteur en 1995, centenaire de sa mort (les deux cristaux bleus sont éniantomorphes : leur image est identique dans un miroir – ce qui rappelle que le scientifique comtois a su établir un lien entre biologie et  stéréochimie)

La méthode étonnante de Louis Pasteur contre la rage : utiliser de la moelle d'os de lapins malades pour vacciner des enfants mordus par des chiens

 

Un siècle après Edward Jenner, le biologiste français Louis Pasteur (1822-1895) a milité pour des procédés davantage aseptisés (ce qui choquait la plupart des médecins trouvant scandaleux qu'on leur demande de se laver les mains avant une opération : ils étaient indignées à l'idée qu'on pense qu'ils pourraient rendre malade les patients alors que leur rôle était de les soigner...). C’est bien sûr le nom de Pasteur qui est à l’origine du mot pasteurisation (dont le brevet a été déposé dès 1865) et s’il a dit que le vin était « la plus saine des boissons » c’est parce que l’alcool qu’il contenait (8 à 10° à l’époque) en assurait la désinfection. Pour étudier la fermentation, Pasteur possédait d'ailleurs sa propre vigne près d'Arbois, dans le Jura. Elle est toujours exploitée et l'Académie des sciences a décidé récemment d'y relancer un programme de recherches.

 

Pasteur est surtout connu pour un autre vaccin : contre la rage. En 1885, il a demandé à un médecin (le professeur de pédiatrie Jacques-Joseph Grancher) d’inoculer des formes de plus en plus virulentes (treize injections en dix jours) du virus de la rage à un enfant de neuf ans, Joseph Meister, mordu quatorze fois par un chien. Pasteur, biologiste spécialisé dans le traitement vaccinal des animaux (choléra des poules, charbon des moutons, rouget du porc), travaillait depuis 1880 sur cette maladie et avait développé une technique pour atténuer la virulence du virus : l’inoculer d’un chien à un lapin puis à un autre lapin (etc.) et, enfin, laisser sécher la moelle de lapin mort à l’air, afin d’obtenir des formes de moins en moins virulentes. La vaccination consistait à inoculer d’abord les moelles rabiques les moins virulentes et de passer progressivement à des formes plus virulentes.

 

Les personnes mordues sont venues de plus en plus nombreuses auprès de Pasteur pour bénéficier de son vaccin. L’Institut Pasteur est logiquement né (en 1888) du succès des travaux de Pasteur, tandis que la Fondation Grancher poursuit la lutte du pédiatre contre la tuberculose.


La toute première vaccination dans le monde : l’idée d’un fonctionnaire allemand pour lutter contre la variole

 

Comme souvent dans l’histoire de l’humanité, on peut remonter encore plus loin dans le temps pour trouver l’origine de cette pratique : en réalité, Edward Jenner n’a pas inventé la vaccination, il en a surtout fait une théorie médicale, ce qui constituait une avancée gigantesque. L’acte consistant à vacciner avait été effectué plus tôt, dans une région allemande connue pour ses vaches, le Holstein (entre Hambourg et Kiel) : dès 1769 (donc vingt-sept ans avant Jenner), Jobst Bose avait eu l’idée de faire boire le lait d’une vache malade de la variole pour protéger des personnes. Comment avait pu lui venir une telle idée ? Sans doute en s’inspirant de la méthode de la variolisation qui venait d’arriver en Europe...

 

 

La variolisation : comment cette méthode orientale est arrivée en Europe et en Amérique depuis la Chine et l'Afrique sub-saharienne

 

Bien plus tôt encore, une autre pratique existait déjà... Contrairement à la vaccination qui s’est développée à partir du XVIIIe siècle, la variolisation consistait à inoculer la maladie d’une personne faiblement malade (ou d’une personne variolisée) à une autre, mais avec le risque de provoquer une forme grave de la variole : 1 à 2 % des personnes en mourait. L’intérêt était seulement collectif et statistique puisque, à l’échelle de toute une population, la mortalité diminuait.

 

Cette pratique existait au moins depuis le XVIe siècle en Chine et elle était connue aussi en Afrique : certains esclaves afro-américains l'ont perpétrée après leur déportation si bien que le premier Américain connu pour l'avoir pratiqué a été un esclave – nommé Onesimus – lors de l'épidémie de variole qui a frappé Boston en 1721.

 

Elle est arrivée dans l’Empire ottoman depuis la Chine par la route de la soie puis en Europe quand la femme de l’ambassadeur anglais à Constantinople (Lady Mary Wortley Montagu qui avait été défigurée par la maladie et dont le frère en était mort) a voulu que son fils soit variolisé en 1718, en imitant simplement ce que faisaient les mères turques de l'époque.

 

À leur retour à Londres en 1721, des essais ont été effectués sur des criminels et sur des orphelins pauvres. La méthode ayant fonctionné, l’épouse du roi a lancé la mode en faisant varioliser ses propres enfants. On peut noter au passage que la cour d’Angleterre était un savant mélange de cynisme (en utilisant notamment des enfants pauvres comme cobayes) et d’ouverture intellectuelle ou de pragmatisme (en appliquant des méthodes turques inspirés par la médecine chinoise).

 

En France, un peu plus tard, c’est plutôt l’inverse qui s’est produit : les enfants de Louis-Philippe d’Orléans ont été pratiquement les premiers vaccinés en 1756 mais seuls les aristocrates ont eu confiance en cette méthode, massivement rejetée par le peuple, sauf en Franche-Comté (française depuis assez peu de temps), où 10 % de la population avait  été variolisée (entre 1765 et 1787).

 

Le premier vaccin obligatoire en France sera justement celui contre la variole, en 1902. Rappelons que c'est uniquement grâce à la mondialisation des campagnes de vaccination que cette maladie a disparu en 1980.

 

 

Morale de cette histoire des vaccins : pourquoi certaines personnes peuvent-elles avoir des idées géniales (et pas d'autres) ?

 

Si l’on regarde la chronologie, la vaccination semble bien avoir découlé de la variolisation : cette dernière apportait une idée nouvelle en Europe, ou de brillants esprits ont perfectionné cette pratique médicale chinoise, turque et africaine.

 

L’histoire des vaccins et de la vaccination illustre, une fois de plus, les principaux facteurs du progrès humain : la circulation des connaissances, leur croisement d’un domaine à l’autre et leur perfectionnement grâce à des personnes qui ont le courage intellectuel de se libérer de vieilles croyances.

 

 

Pour aller plus loin

 

Vous pourrez trouver des précisions supplémentaires sur les mots vaccin, vaccin et vaccination dans des sources lexicologiques de grande qualité :

 

Vous trouverez également davantage d'informations sur l'histoire de la vaccination dans un ouvrage collectif dirigée par Anne-Marie Moulin, docteure en médecine, agrégée de philosophie et historienne de la médecine : L'Aventure de la vaccination (Paris, Fayard, 2014).

 

Enfin, beaucoup d'explications autorisées sont apportées par un article d'Hervé Bazin (le docteur vétérinaire immunologiste et non le romancier) intitulé « Histoire des refus vaccinaux » et présenté sur le site de l'Académie nationale de médecine. Vous pourrez sourire (ou vous désespérer de la bêtise humaine) en lisant les incroyables arguments (pseudo-moraux et pseudo-scientifiques) de ceux qui se sont acharnés à refuser l'idée même de vaccination, à craindre que le vaccin ne favorise la débauche ou l'abandon des enfants, à dénigrer Pasteur, à rire de ce qu'ils appelaient le « microbisme » (trouvant beaucoup plus sérieuse la théorie de la génération spontanée), à considérer que la variole était... utile pour la santé – car « les cons ça ose tout » d'après le personnage incarné par Lino Ventura dans le film Les Tontons flingueurs... 

 

 

 

À ceux qui pensent que la maladie est préférable au vaccin, je dédie une belle chanson de Serge Gainsbourg : le « Requiem pour un con »...