Existe-t-il un lien entre morphologie et caractère ?

 

Daumier et Balzac se sont inspirés de drôles de (pseudo)sciences : la physiognomonie et la phrénologie…

 

Par C. R.

Publié le 22/02/2021

Un mascaron sur un mur du Théâtre national São João à Porto.

Les sciences se sont développées à partir de tentatives originales d’interpréter le monde, qui se sont parfois révélées proches de l’occultisme voire d’idéologies assez inquiétantes. Certaines sont restées au stade de pseudosciences – tout en inspirant éventuellement de vraies sciences – comme dans le cas de la physiognomonie et de la phrénologie. Des artistes comme Daumier et des écrivains comme Goethe, Hugo ou Balzac ont pris position dans un sens ou dans l’autre par rapport à ces disciplines qui ont profondément imprégné l’imaginaire collectif jusqu’à nos jours.

 

 

La physiognomonie et les caricatures de Daumier

 

La physiognomonie a été héritée de l’antiquité. C’est Aristote qui en aurait eu l’idée. Le principe est que l’étude de la forme des parties du crâne, les angles et les imperfections révéleraient des caractéristiques psychologiques. Ce genre d’observation est devenu une sorte de divination, parfois proche de la chiromancie – l’art de lire l’avenir dans les lignes de la main. Un théologien suisse, Gaspard Lavater (1740-1801), a publié un traité sur ce sujet dans les années 1770, mais sans se soucier de rationalité. C’est ce que lui a reproché son ami Goethe, qui s’est alors éloigné de lui.

 

Si Goethe a été horrifié par la physiognomonie, Honoré Daumier en a quant à lui pleinement exploité les idées pour élaborer ses caricatures satiriques, dans un but politique mais surtout artistique : donner une image frappante de ce qui est censé être la personnalité profonde des individus représentés.

 

 

La phrénologie : l'art d’identifier la « bosse des maths »

 

La phrénologie s’est développée au début du XIXe siècle, suite aux travaux d’un neurologue autrichien : Franz Joseph Gall (1757-1828). Il en a fait une sorte de science (de pseudoscience en réalité). Elle consistait à penser que chaque fonction cérébrale était localisée à un endroit précis du cerveau.

 

C’est ce que font les chercheurs en neurologie aujourd’hui car Gall, même s’il s’est trompé, a ouvert la voie à certaines recherches qui ont mis en évidence plus tard des zones spécialisées du cerveau comme l’aire de Broca – appelée ainsi car mise en évidence par Paul Broca. Cependant, la phrénologie s’appuyait seulement sur des observations de la forme générale – et non pas du fonctionnement neurologique – pour en tirer des conclusions rapides et simplistes. Les partisans de la phrénologie pensaient que l’activité du cerveau dans certains domaines provoquait une pression qui occasionnait une bosse... Il en reste la trace dans l’expression « avoir la bosse des maths ».

 

 

Déformations du crâne et déviations morales : un lien évident pour Balzac

 

La phrénologie a eu du succès en France sous Louis-Philippe, donc entre la Révolution de 1830 et la Révolution de 1848. Hugo connaissait ces théories, alors acceptées par des milieux de pensée très divers, mais il les critiquait car pour lui – qui associait les valeurs de la Philosophie des Lumières à celles du christianisme originel – c’était l’éducation qui primait sur tout le reste. En revanche, les portraits de personnages de Balzac utilisaient pleinement ces idées, en associant le portrait physique au portrait psychologique – mais aussi d’ailleurs à ses descriptions de lieux.

 

 

Des échantillons pour les écoles de médecine

 

La phrénologie a été enseignée aux médecins sous la forme de classifications des diverses déformations du crâne liées aux caractères ou aux déviations morales… Les musées médicaux en attestent : par exemple, l’ancienne École de médecine navale de Rochefort présente des crânes humains et des moulages étiquetés dans ce sens avec un but pédagogique. Ces restes humains venaient du bagne, qui fournissait ce qui était censé être un ensemble d’échantillons représentatifs de corps marqués par toutes les déviations possibles que les jeunes médecins – il n'y a guère plus d’un siècle – devaient savoir reconnaître sur le corps des patients : tendance au vol, au meurtre, à l’homosexualité, à l’adultère…

 

 

L’identification des « criminels-nés »

 

Un professeur italien de médecine légale, Cesare Lombroso, a même proposé d’utiliser la phrénologie pour l’identification des criminels. Là encore, d’une théorie simpliste et fantaisiste est sortie plus tard une pratique rigoureuse : l’anthropométrie, consistant simplement à identifier un individu par des mesures corporelles. En tout cas, Lombroso s’est appuyé sur les théories de la phrénologie et du racisme pour publier en 1876 un livre de criminologie défendant la théorie du « criminel-né ». D’ailleurs, le nazisme s’est inspiré aussi bien des idées de Gall que de celles de Lombroso. Goethe et Hugo ont dû se retourner dans leur tombe…

 

 

Le refus du déterminisme biologique par les généticiens

 

Les partisans du déterminisme biologique exploitent aujourd’hui plutôt la génétique pour proposer, par exemple, un dépistage précoce de déviations sociales potentielles qui seraient liées à une forme de programmation génétique. Si leurs théories étaient exactes, un groupe humain donné aurait le même type de comportement quel que soit le moment de l’histoire ; or les descendants de tortionnaires nazis peuvent heureusement être des humanistes capables de compassion, même s’ils ont des gènes ou des traits physiques semblables à ceux de leurs grands-parents.

 

Les scientifiques d’aujourd’hui cautionnent donc très rarement le déterminisme biologique. Les généticiens, en particulier, repoussent fermement cette idée : Albert Jacquard avait écrit un essai intitulé Au péril de la science (éditions du Seuil, 1982) pour nous avertir du danger constitué par une interprétation biaisée de données scientifiques mal comprises ou détournées à seule fin de justifier des idéologies extrémistes.