Esclavage et abolition dans différentes civilisations

 

L'esclavage a existé sur tous les continents et dans toutes les aires culturelles. Au-delà des points communs, les spécificités de chaque forme d'esclavage sont souvent étonnantes, entre rationalité cynique et accommodements non moins cyniques avec des lois morales ou religieuses.

 

Par C. R.

Publié le 17/05/2021

Modifié le 22/05/2021

Le fort de Joux (dans le département du Doubs, en France), où Napoléon Bonaparte a fait emprisonner François-Dominique Toussaint Louverture, qui avait participé à une révolte d'esclaves dans la colonie française de Saint-Domingue (actuelle Haïti) en 1791 et qui en avait revendiqué ensuite l'autonomie.

Définition, fonction et premières conséquences de l'esclavage

 

La définition de l’esclavage et l’usage qui a été fait des esclaves sont différents dans chaque civilisation concernée. De la façon la plus générale, Le Petit Robert de la langue française définit l’esclave comme une « personne qui n’est pas de condition libre, qui est sous la puissance absolue d’un maître, soit du fait de sa naissance, soit par capture à la guerre, vente, condamnation ».

 

L’esclavage est apparu comme une évolution de l’usage qu’on faisait de l’ennemi capturé : au lieu de l’utiliser immédiatement en le mangeant, on a exploité sa force de travail pour augmenter son propre niveau de vie (voir l’article « esclavage » dans l’Encyclopaedia Universalis). Jusqu’aux XVIIIe et XIXe siècles, l’esclavage a été la forme d’organisation du travail la plus répandue dans le monde.

 

Il faut toutefois distinguer deux formes d’esclavage : celles où l’esclave était considéré comme un serviteur – par exemple dans l’antiquité gréco-latine – et celles où il était considéré comme un animal, par exemple sur le continent nord-américain : après l’arrêt de l’importation d’esclaves en 1808 se sont mis en place des élevages humains, qui ont été l’occasion d’inventer l’eugénisme : une volonté d'améliorer les croisements pour bénéficier des travailleurs les plus robustes. Paradoxalement, cette conception raciste a favorisé le métissage.

 

Dans l’Amérique anglophone et francophone, les multiples nuances de couleurs de peau qui en ont découlé n’ont pourtant pas empêché une vision binaire des êtres humains (White vs. Colored people : Blancs vs Noirs). Nous verrons qu'aux États-Unis, il suffisait d'avoir un seul arrière-grand-parent noir pour être considéré comme « nègre », selon la loi dite « de l'unique goutte de sang » (« One-drop rule »), qui s'apparentait à l'idée d'une perte de pureté voire d'une contamination.

 

Dans l’aire hispanophone, chaque type de métissage a donné lieu à une appellation spécifique et à une place assignée dans la société, comme en atteste un genre pictural étonnant : les « peintures de castes » qui représentaient la société mexicaine du XVIIIe siècle en tant qu'assemblage hiérarchisé de trente-deux castes – présentées par exemple sous la forme de trente-deux cases d'un tableau mettant en scène des personnes exerçant une activité quotidienne liée à leur rang –, des plus civilisées et des plus nobles (les Blancs d’origine espagnole) aux plus sauvages (les Amérindiens non intégrés dans la société coloniale), en passant par des combinaisons méthodiques d’Européens, d’Africains et d’Amérindiens. Malgré l'injustice sociale flagrante d'un tel système de castes, il faut reconnaître qu'il se prêtait mal à l'esclavage, qui repose souvent sur une opposition binaire stricte, qui a été illustrée aux États-Unis par cette fameuse « loi de l'unique goutte de sang », ancienne clef de voûte d'une conception racialiste de la société issue d'un racisme spécifique.

 

Pour aller plus loin dans la compréhension des diverses formes d'esclavage, il est important  de rechercher au maximum l'objectivité, loin de tout esprit partisan ou militant, quel qu’il soit, en prenant en compte le plus simplement et le plus exactement possible la réalité historique. Rappelons, entre parenthèses, que si les différences de points de vue sont toujours éclairantes, notamment pour l'histoire coloniale, la « réalité alternative » n'est quant à elle  qu'une invention destinée à couvrir une escroquerie intellectuelle. Les faits établis par les historiens de métier doivent prévaloir.

 

Il est important de souligner que l’esclavage n’a pas été une pratique exclusive des Européens, même si ces derniers en ont alors tiré un avantage économique (par exemple avec l'industrie du sucre) et même s'ils ont développé une idéologie raciste pour pérenniser leur système esclavagiste. Il existe bien d'autres idéologies racistes, correspondant à des civilisations et à des époques différentes, mais la version européenne a été particulièrement meurtrière et tenace.

 

Le monde musulman a pratiqué l’esclavage de façon largement aussi massive que l’Europe chrétienne, tout comme l’Afrique subsaharienne plutôt animiste, où la chasse et le commerce des esclaves permettaient d’alimenter les besoins de ces nations africaines sub-sahariennes aussi bien que ceux des nations européennes, nord-africaines et moyen-orientales. L’esclavage a existé en Asie aussi.

 

Face à une telle étendue du phénomène dans l'espace et dans le temps, les explications qui vont suivre n’ont évidemment rien d’exhaustif : il s’agit simplement d’apporter quelques éclairages sur des faits majeurs et sur des aspects beaucoup moins connus mais particulièrement étonnants et significatifs, afin de mieux connaître ces moments particulièrement durs de l’histoire de l’humanité.

 

 

Quelques mots sur l'esclavage dans l'antiquité gréco-romaine

 

L’esclavage était répandu dans l'antiquité. C'est d’ailleurs lui qui rendait possible la démocratie athénienne en libérant du temps pour les citoyens libres. Il faut toutefois préciser que cette forme d'esclavage ne reposait pas sur des considérations raciales Il s’agissait par exemple d’exploiter des prisonniers, voire des pauvres qui avaient contracté des dettes dans la période la plus archaïque. L’affranchissement restait généralement possible, contre une somme d’argent. La dimension économique de l'esclavage était donc claire et non pas dissimulée par une théorie raciste ad hoc comme ce sera le cas quelques siècles plus tard.

 

L'abolitionnisme s'est d'ailleurs développé dès l'antiquité. À Athènes, un mouvement anti-esclavagiste s'est mis en place immédiatement, avec un leader bien connu : Euripide, l’un des trois auteurs les plus célèbres de tragédies (après Eschyle et Sophocle). À Rome, l’esclave Spartacus a organisé une célèbre révolte, libérant et fédérant soixante-dix-mille esclaves en une véritable armée, qui est parvenue à battre l’armée romaine, avant de se faire décimer. Le film Spartacus (1960) de Stanley Kubrick rend hommage à ce champion des esclaves romains, incarné par Kirk Douglas.

 

  

L'esclavage dans l'aire musulmane

 

À partir des premières expansions de l’aire musulmane ont été capturés à la fois :

  • des esclaves noirs, dès le VIIe siècle (zendj en arabe) ;
  • des esclaves blancs, avec fondation du système mamelouk (qui existera du IXe au XIXe siècle) : certains de ces esclaves blancs, provenant généralement de populations non musulmanes de l’aire turcophone, étaient affranchis en arrivant à l'âge adulte et pouvaient exercer des fonctions importantes (il s’agissait de contourner certains interdits coraniques : comme les musulmans ne pouvaient pas se faire la guerre entre eux, les mamelouks en étaient chargés).

 

Le califat de Bagdad a connu une grande révolte d'esclaves noirs entre 869 et 883. Elle pourrait sembler identique à la révolte de Spartacus mais il y avait un enjeu idéologique spécifique (ou un argument adapté à la situation) : cette révolte-là s'est faite au nom d’un islam plus égalitaire.

 

L’esclavage islamique avait plusieurs particularités :

  • la castration fréquente des hommes-esclaves (eunuques – cette pratique avait été héritée de la Byzance chrétienne où la castration volontaire était interdite mais où ceux qui étaient déjà castrés, venant  d’autres contrées en principe, avaient accès à des postes élevés, d’où le choix fait par certaines familles pauvres pour leurs enfants) ;
  • l’asservissement sexuel des femmes-esclaves (en plus de l’utilisation de leur force de travail, comme dans toutes les civilisations esclavagistes).

 

Des corsaires venus d’Afrique du nord ont capturé des Européens jusqu’au XIXe siècle. Ils étaient considérés comme des « Turcs », autrement dit des sujets de l’Empire ottoman, même s'il ne s'agissait pas forcément de Turcs au sens propre. Les personnages de Molière en parlent : « Que diable allait-il faire dans cette galère ? » s’interroge Géronte dans Les Fourberies de Scapin quand Scapin prétend – pour obtenir de l'argent – que son fils est retenu dans une galère turque qu'il serait allé visiter. C'est depuis cette réplique que le mot galère a pris un nouveau sens, pour désigner un problème difficile à surmonter.

 

L'esclavage s'est maintenu jusqu'au début du XXe siècle au Maghreb. Les derniers marchés aux esclaves du Maroc ont été fermés entre 1905 et 1920.

 

L'anthropologue Malek Chebel a apporté beaucoup d'autres précisions sur ces formes particulières d'esclavage dans son ouvrage L'esclavage en terre d'islam (paru chez divers éditeurs à partir de 2007).

  

 

L'esclavage dans l'Europe chrétienne du Moyen Âge : un certain répit avant l'ère coloniale

 

On voit souvent le Moyen Âge européen comme une période barbare et si elle l'a été par certains aspects, il faut prendre en compte des avancées significatives – quoique provisoires.

 

En Europe, les marchés aux esclaves – hérités de l'Empire romain – ont été progressivement interdits, sous l’influence de l’Église pour disparaître en grande partie après l'an mille, sauf en Italie comme nous le verrons plus loin. Le commerce des esclaves réapparaîtra beaucoup plus tard, lors de la période coloniale et loin du sol métropolitain, pour une raison juridique...

 

En effet, en 1315, le roi de France Louis X le Hutin a publié un édit définitif  affirmant que « selon le droit de nature, chacun doit naître franc ». Juridiquement, depuis cette date, « le sol de France affranchit l'esclave qui le touche ». Il n'y aura donc plus d'esclave sur le sol métropolitain : quand un bateau contenant des esclaves passera par la France métropolitaine – cela ne sera normalement pas le cas pour le commerce triangulaire qui sera présenté plus loin – les esclaves ne débarqueront pas.

 

Néanmoins, des formes anciennes d'esclavage issues de l'Empire romain ont perduré non seulement dans l'Empire byzantin, dont la société était toujours régie par le droit romain (jusqu'en 1453) mais aussi dans certaines régions d'Italie comme la Toscane : des esclaves étaient revendus après des razzias dans diverses régions (voir cet article de l'historien Robert Delort).

 

Le mot esclave est justement apparu à Venise comme déformation du mot Slave, quand étaient capturés et rapportés en Italie des Slaves des Balkans. Ils venaient d'une région longtemps appelée Esclavonie, correspondant à l'actuelle Slovénie. Le mot arabe saqaliba a d'ailleurs, en parallèle, la même racine (Slave) que le mot esclave.

 

À cette étape, même si l'esclavage pratiqué était inhumain et serait aujourd'hui considéré comme un crime contre l'humanité avec actes de barbarie, il n'avait pas encore la dimension d'une idéologie structurée, fondée sur le racisme et sur la déshumanisation, c'est-à-dire sur le déni de la qualité d'être humain pour les esclaves.

 

 

Du colonialisme à une nouvelle forme d'esclavagisme, raciste et déshumanisant

 

L’esclavage moderne a été provoqué par un désir d'exploiter efficacement les richesses du Nouveau Monde. Il est apparu pour des raisons économiques et il a disparu pour des raisons économiques également.

 

Suite à la découverte des Amériques (1492), à leur partage immédiat par le pape alexandre VI (Traité de Tordesillas, 1494) et à leur colonisation par les Espagnols, par les Portugais, par les Français et par les Anglais, s'est développé un commerce triangulaire fondé sur la déportation d’esclaves africains. Il existait déjà auparavant en Afrique de l’ouest un esclavage domestique et des rapts d’esclaves : les négriers européens et arabes se sont appuyés sur ce système en achetant les victimes des ravisseurs africains.

 

Il faut préciser que la déportation des esclaves vers le continent américain n'a pas seulement été meurtrière : elle a privé les survivants de leur langue et de leur culture puisque les victimes de différentes ethnies étaient mélangées et pouvaient donc difficilement communiquer. La vision raciste de « Noirs » formant un groupe homogène constitue bien sûr une illusion puisqu'ils provenaient d'aires culturelles et linguistiques très diverses.

 

Le racisme spécifique qui s'est développé était nouveau. Pour justifier la pratique de l'esclavage par rapport à une morale religieuse exigeant l’amour du prochain, il a fallu considérer certains hommes comme des animaux, afin de se dédouaner à peu de frais. C’est apparemment ce que sous-entend Montesquieu dans L’Esprit des lois (Livre XV, chap. 4). Il était nécessaire de trouver très vite une solution idéologique permettant d'entretenir une industrie et un commerce particulièrement lucratifs (le développement de villes comme Bordeaux ou Nantes en témoigne).

 

Une circonstance paradoxale a accéléré la déportation des Africains : la défense des Amérindiens par Bartolomé de Las Casas. Cet évêque dominicain est l'auteur d’un essai humaniste, la Très brève relation de la destruction des Indes (1552). Son argumentaire a été repris en 1992 par Jean-Claude Carrière dans La Controverse de Valladolid (roman) (il existe une version sous forme de dialogue théâtral et un téléfilm) qui met en scène Las Casas face à son contradicteur, le théologien Juan Ginès de Sepulveda. La défense des Amérindiens par Las Casas a porté ses fruits, l'empereur Charles Quint et le pape Jules III voulant eux aussi préserver les peuples d'Amérique latine. Les Amérindiens d'Amérique du nord n'ont d'ailleurs pas bénéficié d'une telle défense : les bisons qui étaient la base de leur alimentation ont été exterminés en grande partie de façon planifiée et l'Indian Removal Act a officiellement organisé la déportation des différentes nations amérindiennes dans des « réserves ». En tout cas, le plaidoyer humaniste de Las Casas a eu une conséquence inattendue : comme il n'était plus possible de réduire en esclavage les Amérindiens, des Africains ont subi une déportation massive pendant plusieurs siècles.

 

 

Abolitions en Asie, en Afrique et dans les colonies européennes

 

La Corée cumule donc deux premières importantes dans l'histoire de l'humanité : la toute première impression d'un livre avec des caractères d'imprimerie mobiles (en 1377) et la première démarche juridique d'abolition abolition de l'esclavage : une série de lois édictées en 958 par Gwangjong, le roi de Corée. L'esclavage a été rétabli par la suite après des invasions.

 

Au XIIIe siècle, Soundiata Keïta a interdit l'esclavage dans l'Empire du Mali qu'il avait fondé. Il sera rétabli trois siècles plus tard, en 1591, par le pacha marocain Djouder, avant d'être de nouveau aboli en 1891, au moment de la colonisation française.

 

En France, l’abolitionnisme a commencé à se développer dans le cadre de la Philosophie des Lumières, mais avec des différences d'un auteur à l'autre : Bernardin de Saint-Pierre était révolté contre le caractère inhumain de cette pratique ; Voltaire et Montesquieu, par leur ironie, dénonçaient surtout la brutalité des maîtres plutôt que l’esclavage lui-même ; Diderot a été l’un des premiers à s’opposer au système esclavagiste et au colonialisme en général ; Rousseau a quant à lui montré les problèmes politiques et moraux que posait l’esclavage.

 

L’abolition réelle de l’esclavage a été tardive en Europe. Dans le cas de la France, nous avons vu que l'esclavage était impossible depuis le Moyen Âge sur le sol métropolitain mais le commerce des esclaves – dans le cadre du commerce triangulaire – enrichissait les plus grands ports de l'ouest de la France et les territoires coloniaux, aux Antilles par exemple, avaient une économie fondée sur l'esclavage.  Cet esclavage était assez violent pour émouvoir Louis XIV – qui pourtant n'hésitait pas à envoyer des groupes de soldats, des « dragons », loger chez des familles protestantes à leurs frais et sous la menace de viols pour les forcer à se convertir au catholicisme (c'est ce que la langue française a retenu sous le nom de dragonnade). Si Code noir édicté en mars 1685 par Louis XIV nous paraît aujourd'hui particulièrement cruel – et il l'était dans l'absolu – il a toutefois déclenché la colère des maîtres d'esclaves, signe d'une amélioration, si insuffisante fût-elle. En effet, juste avant l'édit de Fontainebleau qui a révoqué (en octobre 1685) l'édit de Nantes (donc mettait fin à la tolérance à l'égard des protestants pour imposer le catholicisme à tous), il s'agissait déjà d'imposer le catholicisme à tous, y compris aux Noirs. Malgré la brutalité des sévices mentionnés dans ce texte – ce qui laisse imaginer ceux que pratiquaient auparavant les maîtres furieux contre ces nouvelles règles – le roi voulait humaniser quelque peu les esclaves, d'en faire des catholiques donc des êtres humains, en partie du moins, dans un sens physique, puisque ce premier code noir envisageait diverses mutilations. Dans le recueil Code noirs, de l’esclavage aux abolitions (Dalloz, 2006),  préfacé par Christiane Taubira, André Castaldo a reproduit tous les textes juridiques français liés à l’esclavage de 1685 à 2001. C'est en effet en mai 2001 que  Christiane Taubira, alors députée de Guyane, a fait voter une loi considérant l’esclavage comme un « crime contre l’humanité ». L’esclavage avait été supprimé dans tous les territoires français en 1794, suite aux combats des abolitionnistes, comme l’abbé Grégoire, mais surtout après la révolte qui a éclaté en 1791 dans la colonie française de Saint-Domingue (actuelle Haïti) et où s'est illustré François-Dominique Toussaint, surnommé Toussaint Louverture. Ce dernier finira ses jours emmuré au château de Joux par Napoléon Bonaparte. L'empereur s'est empressé de rétablir l'esclavage et même la traite négrière cette même année 1802. L'esclavage sera définitivement en 1848 par Victor Schoelcher, nouvellement nommé sous-secrétaire d'Etat à la marine et aux colonies, quelques semaines après la naissance de la Deuxième République. Il écrivait des articles à ce sujet depuis 1830.

 

S'il a fallu attendre 1848 pour que la France abolisse l'esclavage, d'autres États européens l'ont fait encore plus tard : les Pays-Bas en 1860, par exemple. Quant au pape, même si de nombreux croyants réclamaient l'abolition et si Schoelcher avait écrit en 1847 « tout le monde est d'accord sur la sainteté du principe de l'abolition », le pape Pie IX écrivait en 1866 cette instruction officielle : « L'esclavage, en lui-même, est dans sa nature essentielle pas du tout contraire au droit naturel et divin, et il peut y avoir plusieurs raisons justes d'esclavage, et celles-ci se réfèrent à des théologiens approuvés (...) Il n'est pas contraire au droit naturel et divin pour un esclave, qu'il soit vendu, acheté, échangé ou donné. » Si ce pape a convoqué le concile Vatican 1, il n'est pas étonnant que son successeur Jean XXIII (béatifié par Jean-Paul II, tout comme Pie IX) ait dû convoquer le concile Vatican 2 pour effacer les égarements de son prédécesseur, qui avait institué pour lui-même le dogme de l' «infaillibilité papale » afin d'éviter tout débat.

 

Entre temps, la traite avait été supprimée en mars 1815 par Napoléon, qui avait toutefois souhaité maintenir l’esclavage dans les îles de la Guadeloupe ainsi qu'à la Martinique. En réalité, la traite n'était plus assez rentable. Le travail forcé, lui, est resté rentable et trouvait des justifications politiques et morales servant de prétexte, comme l'idée de développer le continent africain. C'est pourquoi il a fallu attendre le 11 avril 1946 (un an après l'instauration du droit de vote des femmes) pour que  le travail forcé soit aboli dans tous les territoires français, à l'initiative du député Félix Houphouët-Boigny, avant qu'il devienne président de la Côte-d'Ivoire.

 

Quinze ans plus tôt, en 1931, on pouvait encore visiter un zoo humain à l’exposition coloniale de Paris en 1931 (voir le roman de Didier Daeninckx, Cannibale, publié en 1998). De 1902 à 1906, dix mille personnes avaient ainsi été exposées à Saint-Louis, aux États-Unis, et un tiers d’entre elles n’avaient pas survécu. Ce taux de survie évoque en effet celui d'un zoo.

 

 

Abolition aux États-Unis

 

L'abolition de l'esclavage a été étrangement tardive aux États-Unis, pays dont la constitution sacralise pourtant la liberté de l'individu. L'explication est liée en partie à la différence de structure économique entre ce pays et ceux d'Europe. En effet, si dans ces derniers l'esclavage soutenait seulement l'économie des colonies, aux États-Unis, l’économie nationale elle-même était impliquée : grâce aux esclaves, les États du Sud bénéficiaient d’une main-d’œuvre agricole pratiquement gratuite.

 

Les quakers ont été les premiers Américains à lutter contre l’esclavage, pour des raisons religieuses. De 1774 à 1776, ils ont exclus de leur communauté d'abord tous ceux qui pratiquaient le commerce d’esclaves puis ceux qui détenaient des esclaves.

 

La traite a été interdite officiellement en 1807 mais des bateaux ont été interceptés jusqu’en 1861.

 

Quand Abraham Lincoln a été élu en 1860, c'était en tant qu’abolitionniste. La Guerre de Sécession (1861-65) a été la conséquence du désaccord d'une grande partie des Blancs du sud, qui considérait que l'abolition était une lubie des Blancs du Nord, coupés des réalités agricoles. La défaite des sudistes a permis l’abolition de l’esclavage aux États-Unis en 1865.

 

Il est néanmoins important de préciser que si l'esclavage a été aboli, la ségrégation a perduré au moins jusqu’aux années 1960 dans les États du sud. Les lois Jim Crow promulguées au XIXe siècle ont fortement restreint les droits des anciens esclaves et ont légalisé une discrimination durable. Voici deux exemples de ces lois très nombreuses :

  • en Alabama : « Tout restaurant ou tout autre endroit où l’on sert de la nourriture sera illégal s'il ne prévoit pas des salles distinctes pour les personnes blanches et de couleur, à moins que celles-ci ne soient efficacement séparées par une cloison pleine s'étendant du plancher vers le haut à une distance minimale de sept pieds et à moins qu'une entrée séparée soit prévue. »
  • en Floride : « Tout mariage entre une personne blanche et une personne nègre ou entre une personne blanche et une personne d'ascendance nègre à la quatrième génération est interdit. » (ce qui revenait à une interdiction du mariage entre deux personnes blanches dont l’une a l’un de ses seize arrière-arrière-grands-parents de couleur noire)

 

Un certain nombre d'étapes ont marqué cette lutte pour les droits civiques. En 1955 a commencé la lutte non-violente du pasteur Martin Luther King (célèbre pour son discours « I Have A Dream » en 1963), avant qu'il soit assassiné. En 1956 Rosa Parks a été arrêtée en Alabama pour avoir refusé de quitter un siège réservé aux Blancs. En 1957 le Congrès a dû voter une loi pour protéger le droit de vote des Noirs. Il a encore fallu affronter un nouvel obstacle à l'émancipation en 1963 : le gouverneur du Mississipi a refusé l’ordre de laisser s’inscrire à l’Université le premier Noir dans cet État. En 1964 des campagnes ont été menées pour obtenir l’inscription des Noirs dans les listes électorales au Mississipi et en Alabama, deux États qui sont toujours touchés par un racisme tenace. La ségrégation officielle a enfin disparu à ce moment-là :  en 1964, le Civil Rights Act  a abrogé les dernières lois Jim Crow.

 

 

L'esclavage existe-t-il encore aujourd'hui ?

 

Malgré toutes ces laborieuses avancées, l’esclavage existe encore aujourd’hui, sous des formes très diverses. Nous allons en évoquer rapidement quelques-unes.

 

Par exemple, l’insistance avec laquelle la Mauritanie légifère pour interdire l’esclavage (1981, 2007, 2015) ne peut être liée qu'à une survie de cette pratique. On pourrait imaginer que c'est le fait d'un pays en voie de développement. Pourtant, l'esclavage existe aussi dans des pays particulièrement riches. Il prend une forme plus discrète mais bien réelle dans certains états du Golfe persique : certains employés de maison, venus notamment de pays asiatiques plus pauvres, sont dans l’impossibilité de partir, leurs papiers ayant été retenus par leurs maîtres (le terme d'employeur serait impropre dans ce cas-là).

 

Par ailleurs, le magazine marocain Tel Quel et plusieurs associations locales  (y compris dénoncent la situation des « petites bonnes » : de très jeunes filles voire des fillettes que des familles aisées vont recruter à la campagne pour les installer chez eux, où elles travaillant souvent sans protection sociale et où elles sont vulnérables face à d’éventuels mauvais traitements et à diverses formes d'exploitation. Les lois votées ne changent pas vraiment la situation, que dénonce même la soeur du roi, Lalla Meryem du Maroc. Certaines associations vont plus loin dans la dénonciation en expliqaent que ces lois très ciblées ne peuvent rien changer à cette situation car elle est la conséquence indirecte du cadre juridique général sur les familles de ces "petites bonnes"  (problème du droit des femmes, système inégalitaire de l'héritage, etc.). On pourrait ajouter que l'État marocain semble avoir la capacité de résoudre le problème puisqu'il dispose dans chaque quartier d'un maillage particulièrement serré d'informateurs de la police. S'il est possible de convoquer au commissariat deux personnnes qui ont chuchoté la veille quelques mots concernant la famille royale ou le territoire du Sahara occidental, il devrait être possible également d'identifier les employeurs des fillettes qui, tous les matins, partent faire des courses depuis certaines luxueuses villas. En réalité, le facteur aggravant du problème est la corruption, illustrée avec talent par un roman de Tahar Ben Jelloun, L'homme rompu.

 

En Europe, diverses formes d’esclavage moderne subsistent, liées notamment aux réseaux de proxénétisme et au travail plus ou moins forcé lié à la situation des « sans-papiers » qui se font parfois exploiter et maltraiter par des filières clandestines dans des secteurs ciblés comme la confection et la restauration. Là encore, la situation étonne : quand des droits sociaux (SMIC, médecine du travail, tribunal des Prud'Hommes, etc.) ont élevé le niveau de protection sociale depuis plusieurs décennies, la faiblesse de la lutte contre le travail non déclaré – dont une très grande partie de la population s'accomode plutôt bien et n'accepterait sans doute pas une pénalisation effective forte – rend possible des maltraitances sociales indignes, qui suscitent pourtant moins de révoltes publiques que l'augmentation de quelques centimes du prix d'un carburant.

 

En Asie, le travail des enfants relève d'une forme d'esclavage. C'est le cas aussi, sur tous les continents, pour l’exploitation des enfants-soldats (sous l’emprise de drogues fortes qui conduisent à une dépendance physiologique et psychique). Il est inutile de préciser que c'est la cupidité (au niveau local ou multinational), le désir de pouvoir, la corruption et bien d'autres problèmes systémiques qui sont en cause là encore.

 

Haïti a l'exclusivité de la forme la plus étrange d'esclavage : la zombification. La culture populaire a abondamment exploité le thème des zombies (avec un e) dans différents univers fictionnels ; pourtant, les zombis (sans e) constituent bien une réalité médicale et sociale, encore plus effrayante que la version fictionnelle. Cette mise à mort psychologique et sociale a été étudiée notamment par l'anthropologue et médecin légiste Philippe Charlier, qui a fait l'objet de plusieurs interviews lors de la publication de son livre Zombis : enquête sur les morts-vivants (Paris, Tallandier, 2015), qui existe aussi en version « Poche ». Ce chercheur (maître de conférence des universités) a mené une enquête et une étude sur place, en Haïti, où il a découvert diverses formes de zombification, dont une consistant à intoxiquer une personne puis à l'enterrer vivant pendant un certain nombre d'heures, afin de l'exploiter ensuite comme esclave, une fois que le traumatisme et les dégâts causés sur le cerveau ont privé la personne de toute résistance psychologique.

 

Pour en revenir aux formes les plus connues de l’esclavage, il faut remarquer que la libération des esclaves n'a pas suffi. Au moins dans un premier temps, ils ne disposaient pas d'un minimum de moyens de production et d’éducation pour compenser l’absence d’héritage, sans parler du problème d’image de soi qui ne peut évidemment pas se reconstruire en une ou deux générations : un individu peut difficilement se construire une identité positive, s’enraciner dans une famille et dans une nation, quand son arrière-grand-père avait un statut d’animal de la ferme.

 

C’est peut-être la signification profonde des musiques afro-américaines, du blues au rap en passant par le jazz et le gospel, comme l’explique l’écrivain afro-américain John Edgar Wideman : « dans le monde nouveau où les Africains ont été transportés pour travailler, mourir et disparaître, nous avons eu besoin de voix libérées des chaînes pour reformuler notre destin, de voix qui résistaient aux pièges d’un langage imposé. Nous avons développé un talent tout particulier pour dénicher ces voix dans les recoins les plus étranges, les plus obscurs, les plus imprévisibles. » (« Introduction au témoignage de Mumia Abu-Jamal », En direct du couloir de la mort, Paris, La Découverte / Poche, coll. « Essais », 1999, p. 26).

 

Le préjudice de l’esclavage se situe à différents niveaux en termes d’héritage. La réparation est  longue et doit s'étaler sur un certain nombre de générations :

  • sur le plan institutionnel et juridique : il faut quelques années ;
  • sur le plan social (éducation, revenu et patrimoine familiaux, tissu relationnel…) : il faut quelques décennies ;
  • sur le plan psychologique : il faut plus d’un siècle.